Ressacs
Chez les Griffon du Bellay, l'Epopée du Radeau de la Méduse a toujours été une histoire de famille: depuis qu'en 1818, Joseph Jean Baptiste, l'ancêtre, un des quinze survivants du naufrage, a corrigé avec la minutie et la précision d'un sculpteur le récit officiel de la tragédie, il a été instauré la tradition de transmettre son exemplaire annoté de père en fils aîné. Pourtant, c'est une des arrières-arrières-petites-filles, Clarisse, sculptrice, qui avec la même sincérité que l'aïeul, a ressenti la volonté intime de se dégager du tabou familial, à l'aide de son écriture, si proche de la pointe, précise, de sa gouge.
A propos de l'auteur
Clarisse Griffon du Bellay est née en 1981. Elle suit des études de lettres modernes avant de se consacrer à la sculpture en taille directe de bois.
Depuis 2010, elle expose régulièrement en France et en Europe.
Ressacs est son premier livre.
Références
Clarisse Griffon Du Bellay
Ressacs
Editions: Maurice Nadeau - Lettres Nouvelles
Collection: A Vif
ISBN: 2862315346
EAN: 9782862315348
Voir aussi
- Clarisse Griffon Du Bellay, l'héritage cannibale
Podcast de Charlotte Perry sur Radio France - Le fantôme du radeau de la Méduse et sa bouteille à la mer
Lecture psychanalytique et transgénérationnelle de Ressacs par Pierre Ramaut
Commentaires
Publié le 31 mars 2026
Ce livre est une œuvre à la fois autobiographique, artistique et exploratoire, qui prend pour point de départ un objet singulier transmis au sein d’une lignée familiale: un exemplaire du récit du naufrage de La Méduse (1816), annoté en marge par un ancêtre ayant lui-même survécu à l’événement.
Cet objet, à la fois livre, archive et relique, circule dans la famille selon des modalités particulières: il est conservé et transmis mais il est entouré d’un halo de silence, de règles implicites et d’interdits notamment quant à sa lecture. Il constitue ainsi moins un support de savoir qu’un noyau de mémoire énigmatique dont la signification reste suspendue.
L’autrice grandit dans la proximité de cet objet sans en connaître véritablement le contenu ni l’histoire. Elle perçoit cependant très tôt une atmosphère familiale marquée par une forme de tension diffuse, une étrangeté, voire une inquiétude sans objet clairement identifiable. Le livre est là, présent mais son sens ne circule pas. Ce n’est que plus tard, à la faveur d’un parcours personnel et artistique, que Clarisse Griffon du Bellay entre progressivement en contact avec ce matériau familial. Cette rencontre ne se fait pas d’emblée par la lecture ou par le savoir mais par le corps et par la matière: à travers ses symptômes et ensuite son travail de sculpture, elle commence à produire des formes évoquant la chair, les carcasses, les structures internes du corps comme si quelque chose cherchait à se dire en dehors du langage.
Ce processus créatif précède et accompagne une confrontation progressive au contenu du livre. Lorsque l’autrice en entreprend la lecture, elle découvre la réalité du naufrage de La Méduse: abandon en mer, dérive du radeau, violences extrêmes, massacres, cannibalisme de survie. Les annotations marginales de son ancêtre introduisent une autre couche de récit, plus intime, fragmentaire, parfois contradictoire avec la version officielle. Le livre devient alors un espace de tension entre plusieurs régimes de vérité: récit historique, témoignage, justification, annotation personnelle et enfin aveux. Il ne livre pas un sens univoque mais expose au contraire une pluralité de voix et de positions dont certaines semblent inassumables.
La découverte de cette histoire s’accompagne chez l’autrice de manifestations corporelles et oniriques: somatisations, cauchemars, images récurrentes. Ces émergences ne se présentent pas comme un savoir déjà constitué mais comme des effets, des traces, des tentatives de mise en forme d’une expérience qui excède la représentation. Dans un second temps, le travail artistique évolue. Après les premières sculptures centrées sur la matière organique, Clarisse Griffon du Bellay réalise une œuvre majeure: une sculpture du radeau lui-même. Ce passage marque un déplacement important: de fragments corporels isolés vers une scène structurée, située, mettant en lien les corps, l’espace et l’événement. La présentation publique de cette œuvre constitue un moment charnière. Elle provoque un malaise dans la famille, révélant que ce qui était maintenu dans une forme de transmission silencieuse devient désormais visible, exposé, partagé au-delà du cercle familial.
Parallèlement, l’autrice poursuit son exploration à travers l’écriture. Ressacs se construit ainsi comme un texte hybride, mêlant récit personnel, enquête historique, réflexion artistique et reproduction des annotations familiales. Le livre ne cherche pas à refermer l’histoire mais à en déployer les strates, à en restituer la complexité et les zones d’ombre.
Un élément important du livre réside dans le fait que la publication elle-même ne constitue pas une clôture. L’autrice évoque un sentiment d’inachèvement, notamment à travers la récurrence de certains rêves, comme si quelque chose du processus restait en suspens malgré le travail accompli.
Enfin, Ressacs met en scène non seulement les figures familiales (ancêtre, grand-père, père) mais aussi des figures extérieures — historiens, chercheurs, lecteurs, spectateurs — qui participent à la circulation et à la transformation de cette histoire. Le livre ne se limite pas à une transmission intra-familiale: il engage un passage vers l’espace social, vers un public élargi dont le lecteur fait désormais partie. Ainsi, Ressacs apparaît comme le récit d’un cheminement: celui d’une confrontation progressive à une mémoire héritée, longtemps maintenue dans le silence et dont l’exploration passe par des formes multiples — objet, corps, image, œuvre, texte — sans jamais se réduire à une seule d’entre elles.