Un témoignage de Marion Azaïs publié le 15 septembre 2021

La première fois que j’ai entendu parler de Commemoria, je fus enthousiasmée! Je clôturais un projet socio-culturel autour de l’identité; je cherchais des financements pour me rendre auprès de personnes enfermées (des hommes de ma lignée paternelle et maternelle ont été fait prisonnier pendant la seconde guerre mondiale) – maison de retraite, hôpital, prison – et les inviter à raconter leur vie, leurs souvenirs, leur histoire, l’illustrer par un audio, un livre ou une vidéo; qu’ils puissent reconnecter avec leur identité profonde et laisser une trace de celle-ci aux générations à venir.

Des hommes de ma lignée paternelle en prison – Capture d’une ligne du temps Commemoria

Quand je dis clôturais, je l’arrêtais. Mon dossier fait, les quelques personnes à qui j’en parlais m’assurèrent que tout ceci était bien beau, existait déjà, sous la forme d’associations; je ne gagnerai donc jamais ma vie avec ça. J’abandonnais là. Commemoria me fit vibrer. Vibrer ce projet abandonné que je ne repris pas. C’était avant tout mon identité que je cherchais – et mon individuation – ; le comprendre avait annihilé toute motivation. Mais Commemoria existait!

Les années passèrent et Commemoria se représenta à moi. La création du documentaire "De fils en aiguilles – Le transgénérationnel avait fait de moi une réalisatrice et Commemoria avait besoin d’une telle personne pour quelques vidéos de présentation. Commemoria revenait. Je rencontrais l’application à travers différentes postures: en tant que vidéaste participant à la réunion de présentation de l’outil, emballée par ce qui était présenté et ne pouvant totalement l’exprimer, concentré sur ce qu’il y avait à filmer. En tant qu’utilisateur, lors d’un séminaire Commemoria – Généapsy, pendant lequel l’outil me parut plein de promesses… Et pour autant, je n’arrivais pas à accrocher.

Le conflit en moi fut éprouvant: comment expliquer que Commemoria m’interpelle, m’intéresse, m’enchante sur le papier et sur le papier seulement? Une fois devant l’écran, j’étais perdue, démunie. Pourtant l’application est simple, fluide et fonctionnelle. Intuitive aussi. Il n’y a qu’à… Il n’y à qu’à quoi ? Rien qui touchait mon cœur ne venait.

J’entamais quelques mois plus tard une analyse transgénérationnelle. J’étais alors invitée à utiliser Commemoria si je le souhaitais. J’ai trouvé alors à cet outil une utilité non négligeable! Je pouvais créer une ligne du temps par aïeux et aïeules, par famille ou même en général. Je pouvais regrouper l’ensemble des documents que j’avais sur chacun en un même endroit, sur un même événement, ranger facilement et rapidement les photos que je trouvais au fur et à mesure, noter les anecdotes, lier les documents internet qui m’éclairaient ou à lire plus tard pour ne pas les perdre dans les méandres de mes favoris. J’avais entre les mains un outil qui me permettait de regrouper toutes les informations que j’avais sur chacun, numériquement.

Faire des lignes du temps m’obligea aussi à déchiffrer les documents officiels, actes de naissance, carnets militaires, et du coup chercher la signification des sigles, régiments, faire des liens (lien éclairage et guerre) et tomber sur des informations inexplicables en tout cas pour l’instant.

Commemoria tel qu’il apparaît ne m’inspire pas. C’est un bon outil. Il ne me fait pas vibrer. Je ne me laissais pas démonter; l’inspiration finalement, elle est au fond de soi. Si je passais outre les bonnes manières intellectuelles et morales qui m’entravent même dans mes réflexions, je pouvais être honnête avec moi-même et me dire que certes, l’aspect chronologique est intéressant, voir incontournable mais il me contraint grandement. L’outil est bien et il m’ennuie. Il me bloque. Il bloque ma créativité. Parce que moi, j’aime les récits où l’espace-temps est mêlé. J’aime les récits où le début, la fin et le milieu se joignent et se rejoignent à des moments différents de l’histoire – Memento, Alabama Monroe, Cloud Atlas pour ne citer qu’eux. Moi j’aime écrire un livre ou un scénario en fonction de ce qui me vient, et articuler ensuite. Penser chronologiquement, je n’y arrive pas. Et toutes ces dates à rentrer dans Commemoria me contrarient…

L’inspiration naît aussi des contraintes. Tous ces mots posés, je peux me laisser aller. Et si je me laisse aller… On peut faire un film avec Commemoria ! Un film ! Oui, certes, un film dont le rythme est articulé par les diapositives. Un film riche, avec des textes, des photos, des vidéos, des documents internet photographiques, filmiques ou textuelles. Un film où l’on peut insérer tous les documents que l’on souhaite.

Créer une ligne du temps comme si j’écrivais un film, là je me suis amusée ! (extrait de cette ligne du temps : https://cmmr.me/mzf) Ecrire un scénario : qu’est-ce que je veux raconter ? Dans quel ordre ? Pour qui ? Flash-back ? Flash foward ? Découpage en événements. Quel titre à chacun ? Quel média pour chaque ? Veiller à alterner le type de média d’un événement à l’autre pour plus de rythme. Et si j’en mêlais plusieurs ? Et ce « jeu créatif » a but initialement démonstratif s’avéra thérapeutique ; forcément j’ai presque envie de dire. Quand la photo que je choisis sur internet pour représenter mes grands-pères parce qu’il s’avère que je n’en ai aucune (!!!) est une photo d’un petit garçon de dos, triste ; je ne peux que m’arrêter et laisser passer l’émotion qui me submerge; finalement, je ne sais rien de mes grands-pères.

Photo choisie sur Internet pour représenter mes grands-pères

Autre anecdote, ma grand-mère maternelle, que je représentais avec une photographie d’Anastasia petite me posa longtemps question, jusqu’à ce que je découvre, il y a peu, que ses parents et aïeux, roumains, faisaient parties des élites riches du pays jusqu’à la seconde guerre mondiale (ma grand-mère avait alors 18 ans).

Poser des mots, des images, des photos, des vidéos cherchées sur internet ou créées personnellement, sur des événements, des dates; donner vie à des récits transmis oralement, il y a de ça des années; intégrer l’Histoire dans l’histoire familiale; l’écrire, autrement que par un roman, lui donner vie; donne du sens.

J’ai fait aussi des lignes du temps, tel des post-it semer sur un dossier, d’événements diverses qui m’ont paru importants sur le moment. Les revoir, un an ou deux après ne me laisse jamais indifférente. Oui, j’ai vécu ça, à ce moment là, et ce fut alors important. Et ça l’est toujours puisque je ne le balaye pas d’un coup de clique sur mon écran.

J’ai pensé proposer une ligne du temps à ma famille quand ma grand-mère maternelle est morte l’an dernier. Je n’ai pas pris la (ma ?) place de le faire, ma mère et ma tante étaient préoccupées par bien d’autres aspects, je n’ai pas su le proposer. J’aurais aimé pourtant. Peut-être le proposer si nous partageons, dans l’avenir, un moment de recueillement, commemoratif, clôture de deuil? Mais là aussi je ne sais pas encore trouver les mots. Le moment n’est peut-être pas encore venu.

Et si ma vie était autre, ou plus tard peut-être, j’irais dans les hôpitaux voir les enfants qui vivent leurs derniers mois là-bas, leur proposer de faire une ligne du temps Commemoria, leur dévoiler qu’ils ont vu une vie riche et pleine d’expérience et qu’ils peuvent en laisser une trace, au monde, comme tout être devrait pouvoir faire en fin de vie.

L'auteur

Marion Azaïs

Marion Azaïs

Réalisatrice, Ecrivaine