Un article de Marichela Vargas publié le 03 novembre 2018

Un récit de vie est la narration qu’une personne fait des événements de sa vie. Il s’agit actuellement d’une pratique très courante dans notre milieu socio-culturel : les gens aiment faire leur récit de vie, ils apprécient de recueillir les récits de vie des autres, des rayons consacrés aux récits de vie prennent une place croissante dans les librairies, des chercheurs en sciences humaines et sociales utilisent le récit de vie comme méthodologie de recherche, des psychologues et d’autres intervenants psycho-sociaux se servent du récit de vie comme méthode d’intervention…

C’est parce que l’affirmation de soi, le partage de l’intimité, le souhait de faire acte de subjectivité font aujourd’hui partie de nos traits culturels. C’est aussi parce que dans notre culture les récits collectifs sont moins porteurs de repères identitaires qu’autrefois. Etant donné que ces récits collectifs prennent moins de place dans la construction de l’identité, les récits individuels se déploient afin de combler un certain vide laissé par les récits collectifs désormais moins significatifs pour les individus.

Dans la société individualiste contemporaine, comme le soulignent nombre de sociologues et d’anthropologues (V. de Gaulejac , 2009 ; J.-Cl. Kaufmann, 2004), les institutions sociales ont éclaté et ont perdu une grande part de leur pouvoir normatif et définitoire du sens de la vie. Les individus sont ainsi renvoyés à eux-mêmes pour trouver leurs repères identitaires et pour construire leur existence. Comme le dit V. de Gaulejac (2009), les individus s’incarnent moins dans la tradition, dans l’héritage, dans la continuité généalogique et dans les idéaux collectifs, mais plutôt dans l’invention de soi-même, dans la flexibilité et dans la mobilité. Ce qui lui fait insister sur le fait qu’« au sujet de l’Histoire, qui devait construire une société sans classes et transformer le monde, se substitue le sujet de l’histoire de vie qui se préoccupe de produire sa vie comme un artiste, comme le facteur Cheval qui bricolait sa maison à partir de matériaux divers trouvés sur le bord de son chemin. » (p. 133).

Le récit de vie a cependant une signification particulière selon la discipline qui l’aborde : en littérature, en histoire, en philosophie, en psychologie, en journalisme, en sociologie… Il ne relève pas nécessairement de la même pratique.

Dans ce texte je voudrais présenter le récit de vie à partir de deux perspectives : tout d’abord une perspective, plutôt anthropologique, qui conçoit l’activité narrative comme une faculté humaine et universelle ayant pour but de structurer l’expérience en la synthétisant et en lui donnant du sens, et en second lieu la perspective des sciences humaines où le récit de vie est un dispositif de recherche et d’intervention.

Faire de la vie une histoire : une faculté humaine

Le récit de vie en tant que dispositif méthodologique se fonde sur la faculté humaine, universelle, de structurer l’expérience de manière narrative ; en d’autres termes de faire de la vie une histoire.

Le Petit Larousse (1992) propose des sens différents de la notion de vie : « ensemble de phénomènes (nutrition, assimilation, croissance, reproduction…) communs aux êtres organisés et qui constituent leur mode d’activité propre, de la naissance à la mort. Entrain, vitalité, manifestés dans tous les comportements. Existence humaine considérée dans sa durée ; ensemble d’événements qui se succèdent dans cette existence » (p.1065).

Sans négliger ces différences de sens et tout en gardant à l’esprit qu’elles sont reliées entre elles, pour envisager la faculté humaine de faire de la vie une histoire, je retiendrai le concept de vie dans son sens d’« existence humaine considérée dans sa durée » et, plus précisément, en tant qu’expériences vécues dans le temps. Autrement dit, si dans la notion de vie il y a plusieurs aspects qui sont irréductibles, j’en mettrai en exergue essentiellement deux : la dimension du vécu - la vie est vécue - et la dimension de la temporalité (Vargas, 2013).

L’irréductibilité de cette dimension temporelle de la vie réside, d’une part, dans le fait que nous nous constituons par et dans le temps – que nous n’échappons pas au temps - ; d’autre part, dans le fait que pour exister humainement nous avons besoin de nous rattacher au temps, au temps passé autant qu’au temps futur. Au temps passé pour avoir un sentiment d’identité et de continuité personnelles, mais aussi pour nous adapter et pour utiliser et transmettre nos apprentissages. Au temps futur, comme continuité du temps passé, pour pouvoir envisager l’avenir en nous y projetant ; pour pouvoir vivre en fin de compte, tout en insérant dans une continuité temporelle un sens à notre existence au-delà de la perspective de notre mort certaine et de l’ignorance du moment où elle nous atteindra.

Cette dimension temporelle de la vie est cependant insaisissable de manière directe. Le temps futur n’existe pas encore, le temps passé est perdu à jamais. Comme Paul Ricoeur (1985, 1990, 2008) l’a excellemment développé, on n’y accède qu’à travers des textes et des récits qui nous racontent le passé et qui imitent la vie en nous révélant sa vérité ultime, ainsi que l’écrit Georges Bataille. Ces textes et récits sont tributaires de la mémoire, parce qu’on reconstruit la vie dans l’après-coup, et du langage qui permet la symbolisation de l’expérience vécue.

C’est ainsi qu’il ne nous est pas donné d’accéder à la vie mais à une reconstruction synthétique de celle-ci, faite de langage et de subjectivité, d’histoire et de fiction. Et ce qui est essentiel dans la narration, c’est que lorsque nous faisons un récit des événements vécus dans le temps, ces événements ne sont pas relatés comme des faits isolés, sans lien entre eux. Le pouvoir du récit est de les articuler de manière sensée. De cette façon, le récit est l’outil par excellence pour restituer la vie en la synthétisant à l’extrême et en lui donnant un sens : pour faire de la vie une histoire. Ricoeur (2008) parle très justement de la valeur inappréciable du récit pour mettre de l’ordre dans notre expérience temporelle qui, en principe, n’est pas organisée mais plutôt morcelée, voire éclatée.

Pour réfléchir au rapport entre vie et histoire, P. Ricoeur (2008) reprend le concept de mise en intrigue (en grec muthos) d’Aristote, « qui signifie à la fois fable (au sens d’histoire imaginaire) et intrigue (au sens d’histoire bien construite). » (p. 258). C’est le sens d’intrigue qui intéresse Ricoeur, qu’il définit comme une synthèse d’éléments hétérogènes : l’intrigue a la vertu de transformer les multiples incidents en une histoire, c’est-à-dire que chaque événement y est plus qu’une occurrence : c’est ce qui se lie aux autres événements et contribue au progrès du récit. Corrélativement, dit Ricoeur, l’histoire racontée est plus qu’une énumération d’événements : composer une histoire est, au point de vue temporel, tirer une configuration d’une succession.

Une telle configuration comprend une intelligibilité. En fait, l’intrigue est une totalité sensée qui suppose une interprétation des événements. L’histoire procure ainsi la mise en œuvre de l’analyse et de la compréhension de la vie. Pour Ricoeur (2008), une vie n’est qu’un phénomène biologique tant qu’elle n’est pas interprétée : « Nous voudrions appliquer au rapport entre récit et vie la maxime de Socrate selon laquelle une vie non examinée n’est pas digne d’être vécue. » (p. 257).

Il va de soi que cette fonction humaine de faire de la vie une histoire n’est pas seulement une fonction individuelle, elle est aussi une fonction sociale. Comme le dit J. Bruner (2005), la vie collective, la culture ne seraient pas possibles sans cette aptitude proprement humaine de faire de la vie une histoire. Pour cet auteur, l’art de raconter des histoires caractérise l’humain autant que la station debout et serait notre manière naturelle d’utiliser le langage dans le but de structurer l’expérience, de lui donner un sens et de la transmettre.

Le récit de vie en sciences humaines : un dispositif de recherche et d’intervention

En tant que dispositif de recherche, le récit de vie vise la connaissance : la connaissance scientifique, le témoignage ou encore la transmission. En tant que dispositif d’intervention, il vise le changement bénéfique pour celui qui raconte son histoire. Ce changement peut être de l’ordre de la formation, du développement personnel ou encore de l’ordre du changement thérapeutique.

Ces pratiques se donnent dans le cadre d’une relation interpersonnelle où il y a un narrateur, ou une narratrice, un narrataire et une demande. Le narrateur est celui qui énonce son récit de vie ; le narrataire est l’interlocuteur, celui qui écoute le récit de vie de l’autre. La demande est la proposition de faire un récit de vie. Dans le récit de vie de recherche, la demande vient du narrataire. Dans ce cas-ci, un chercheur qui souhaite élucider une question de recherche à la lumière de récits de vie, sollicite une personne pour que celle-ci lui raconte sa vie. Dans le récit de vie d’intervention, la demande vient plutôt du narrateur. Normalement, celui-ci s’adresse à un professionnel qui se situe dans le champ de la relation d’aide et qui travaille avec la méthode du récit de vie.

Le récit de vie en tant que méthode dans les sciences sociales est apparu dans les années 1920, aux Etats-Unis, à l’école de Chicago précisément, comme une méthodologie de recherche qualitative. Comme méthodologie d’intervention, elle prend son essor au début des années 1970, tout d’abord dans le champ de la formation d’adultes et de la sociologie. En psychologie clinique, il n’y a pas eu de tradition de récit de vie. Michel Legrand (1993) tendait à expliquer cette absence par la prédominance au sein de la psychologie de deux traditions dominantes : « une tradition expérimentale dure – pour laquelle le récit de vie ne peut apparaître que comme un matériau empirique flou et inapproprié – et une tradition clinique dure elle aussi, dominée par la psychanalyse, qui dispose de son « récit de vie » à elle et ne voit guère d’intérêt à en solliciter un autre. (p. 184) »

En Belgique, c’est Guy de Villers qui introduit cette méthodologie dans le champ de la formation d’adultes. Postérieurement, Michel Legrand l’introduit dans le champ de la psychologie moyennant la production d’un ouvrage sur l’approche biographique, la création d’une chaire universitaire consacrée à la clinique biographique à l’Université catholique de Louvain et la fondation d’une consultation psychologique spécialisée en histoires de vie (CPSHV) .

Cette consultation en histoires de vie s’adresse à des personnes qui souhaitent travailler un thème qui les questionne dans leur existence. Ce thème peut concerner leur vie professionnelle autant que leur vie amoureuse, le passage à la retraite, la survenue ou la chronicité d’une maladie, le rapport à l’alcool, les vécus de violence, la question de l’exil, etc. Les thèmes et questions proposés par ceux qui s’adressent aux CPSHV peuvent donc être très variés. Ce qui spécifie la démarche de la consultation est l’invitation faite aux personnes à réaliser un récit de leur vie et à entamer un travail psychique à partir de ce récit pour élucider la question qui les a amenées en consultation, avec le soutien et la collaboration d’un psychologue clinicien.

Que le récit de vie vise la recherche ou l'intervention, un cheminement en étapes s'avère indispensable à sa production. Tout récit de vie débute par ce que les praticiens de cette méthode appellent « le contrat » ou « le pacte » : une discussion qui vise à établir un cadre de travail bien déterminé et ritualisé. On y explique les motivations de chacun et les engagements pris tant au niveau déontologique (confidentialité, propriété du récit, écoute bienveillante et non jugeant, liberté d dire et d'arrêter éventuellement...) qu'au niveau méthodologique (nombre de séances, rythme, lieu de production du récit, supports à utiliser - arbre généalogique, ligne de vie, etc.-).

Dans un premier temps, la personne est invitée à raconter l'histoire de sa vie tout en essayant de la globaliser : cela peut être long ou court mais un fil est tracé et une cohérence est donnée depuis ce qui précède la personne jusqu'à la vie qu'il reste à accomplir. Autrement dit, on encourage la personne à construire une sorte de « puzzle » avec toutes les pièces qui constituent son histoire individuelle, familiale et sociale (culture d'origine, classe sociale d'appartenance, époque historique), tout on sachant qu'on dira jamais tout et qu'il s'agit toujours d'une version de son histoire. Pendant ce temps, le narrataire écoute, prend de notes ou enregistre dans le cas du récit de vie de recherche, et laisse le narrateur se raconter comme celui qui fait une voyage dans son passé et qui, tout en parlant au narrataire, se parle aussi « à lui même comme à un autre » (Vargas, 2016).

Dans un deuxième temps, l'intervenant (dans le cas du récit de vie d'intervention) ou le chercheur (dans le cas du récit de vie de recherche), qui a pu entrer petit à petit dans l'histoire de vie du narrateur, pose des questions sur certains aspects qui n'ont pas été abordés ou qui n'ont pas été assez développés et invite le narrateur à en dire plus.

Dans le cas de la recherche, on fait souvent plus d'attention au récit de vie en tant que « produit » : le chercheur idéalement avec la collaboration du narrateur, analysera le récit de vie en fonction de ses questions de recherche. Dans le cas de l'intervention par contre, ce n'est pas le produit qui intéresse les plus, mais le « processus » moyennant lequel la personne construit et déconstruit son histoire : peu à peu elle arrive à faire des liens, à trouver de réponses à sa question et à effectuer un travail d'élaboration de son expérience passé. Dans ce cas-ci il y a d'office un troisième temps consacré à la mise en projet à partir de l'histoire de la personne, c'est-à-dire la réflexion sur l'horizon qui se dessine devant elle et aux perspectives, qui peuvent être un peu plus ou un peu moins concrètes, qui s'ouvrent pour le futur à court et long terme. En tout cas, on part de l'idée qu'on revient sur son passé pour mieux se projeter dans l'avenir et non pour construire des savoirs sur soi-même. Pour terminer, un travail de bilan est mené à propos de ce que narrateur et narrataire ont accompli ensemble.

Quelques aspects qui définissent le récit de vie

Pour terminer, je voudrais définir quelques aspects qui à mon sens définissent le récit de vie.

Ma proposition est que le récit de vie est caractérisé par cinq aspects ou dimensions : la synthèse globalisante, la représentation, la construction, la co-construction et la production culturelle.

La synthèse globalisante

Dire que le récit de vie est une synthèse globalisante signifie que, à strictement parler, un récit de vie vise la globalisation de l’histoire de vie ce qui n'est pas une totalisation de la vie. Cette synthèse globalisante peut être faite en cinq minutes, en trois heures ou en cinquante heures… Mais la consigne est la même : faire une histoire de sa vie qui la globalise. En outre, un récit de vie cherche, en principe, à rendre compte de l’histoire de vie d’une personne, ou d’un groupe de personnes, dans ses dimensions individuelle, familiale et sociale (époque de l'histoire, culture d'origine, classe sociale d'appartenance...) .

La représentation

Cette synthèse globalisante qu’est le récit de vie a le statut de représentation consciente de l’histoire de vie. Le terme représentation, qui est un terme polysémique, est ici entendu comme le substitut psychique d’un objet ou d’un événement du monde.

On ne raconte pas son passé, auquel en vérité on n’a plus accès de manière directe. On raconte une version, une représentation, des expériences de vie que l’on a faites. Si l’histoire de vie est une représentation du passé, c’est aussi pour une question de langage : c’est grâce au langage que nous pouvons construire des histoires et celui-ci impose l’écart irréductible entre la chose - la vie dans ce cas - et ce qu’on peut en dire avec un récit qui est langage.

La construction

Cette synthèse globalisante qui est une représentation, est aussi une construction dépendante de ses conditions de production : Dans quel type de dispositif se fait le récit de vie ? A quel moment de la vie du narrateur ? Face à quel interlocuteur ? Un récit de vie n’est donc pas un discours immuable mais le produit d'un dispositif déterminé.

La co-construction

Le récit de vie est une co-construction, c’est-à-dire qu’il est le produit de la relation interpersonnelle qui se constitue entre narrateur et narrataire. C’est la relation qui donne son cadre et son support à la production du récit de vie.

Comme le dit Jean-Marc Ferry (1991) dans « Les puissances de l’expérience », dans le récit l’événement n’a plus la réalité objective de ce qui a eu lieu, ni la réalité subjective de ce qui a été vécu, mais il a la réalité intersubjective de ce qui a été dit.

La production culturelle

Le récit de vie est une production culturelle dans deux sens. Tout d’abord dans le sens où il exprime l’univers culturel du narrateur : celui-ci puise dans sa culture des éléments qui sont constitutifs de son récit. Ensuite parce que, en tant que dispositif, il est le produit de la culture moderne individualiste, c’est-à-dire d’une culture qui valorise l’individu par rapport à la totalité sociale (L. Dumont, 1981). Il s’agit d’une culture qui émerge avec la pensée moderne où l’individu, pour la première fois dans l’histoire, se positionne en tant que tel et où la réflexion et l’autonomie deviendront désormais valorisées.

Bibliographie

  • BRUNER, J. (2005). Pour quoi nous racontons nous des histoires ? Le récit au fondement de la culture et de l’identité personnelle, Paris, Pocket.
  • GAULEJAC, V. de (2009). Qui est « je » : sociologie clinique du sujet, Paris Seuil.
  • KAUFMANN , J.-Cl. (2004). L'invention de soi, Paris, Armand Colin.
  • LEGRAND, M. (1993). L'approche biographique, Paris, Desclée de Brouwer.
  • RICOEUR, P. (1985). Temps et récit, III. Le temps raconté. Paris, Seuil.
  • RICOEUR, P. (1990). Soi-même comme un autre, Paris, Seuil.
  • RICOEUR, P. (2008). Ecrits et conférences, 1. Autour de la psychanalyse, Paris, Seuil.
  • VARGAS M. (2013.) « De la narration en tant que fonction humaine au récit de vie en tant que dispositif d'intervention », Violence politique et traumatisme. Processus d’élaboration et de création, Jean-Luc Brackelaire, Marcela Cornejo, Jean Kinable (dir.), Louvain-la Neuve, Academia.
  • VARGAS, M. (2016). « L'identité narrative, entre sens et désir ». Penser l'accompagnement biographique, sous la direction de Gratton, E., Lainé A. Trekker A., Louvain-la-Neuve, Academia-L'Hamattan,

L'auteur

Marichela Vargas

Marichela Vargas

Docteur en sciences psychologiques et psychologie clinique

Chargée de cours invitée à la Faculté de psychologie et de sciences de l'éducation de l'Université Catholique de Louvain, consultante aux Consultations psychologiques spécialisées en histoires de vie à l'UCL, chargée de la formation théorique sur le récit de vie aux CPS, Psychologue au Service Sémaphore (service pour personnes migrantes à Mons), Enseignante au CPFB (Louvain-la-Neuve), Psychologue à Villers-la-Ville.

Commentaires

Commentaire anonyme

Publié le 03 novembre 2018

Pourquoi travailler son histoire ?

Pour Vincent de Gaulejac, travailler son histoire, c'est d'abord la reconnaître pour ce qu'elle est, comprendre comment les différents membres de la saga familiale ont vécu, comment ils ont réagi aux situation auxquelles ils ont été confrontés. Il convient de déconstruire le roman familial là où il entretient l'illusion, pour le récrire à sa façon, s'adapter aux exigences du présent, se 'décoller' du passé, échapper aux 'malédictions' dont il est porteur et accroître la capacité de se projeter dans un avenir différent de ce qui est advenu. Sortir de la répétition c'est s'ouvrir sur d'autres possibles.

L'historicité rend compte de la capacité d'un sujet de s'appuyer sur son héritage, d'en assumer le poids, l'actif comme le passif, pour créer à son tour une histoire, la sienne, dans un double mouvement de singularisation et de transmission.

Le récit de vie est une démarche clinique

Vincent de Gauléjac nous apprend également que le récit de vie est une démarche clinique qu'il situe à l'articulation du psychique et du social. Cet auteur propose des ateliers d'histoires de vie à différents acteurs du champ sanitaire et social. L'approche envisagée est qualifiée de sociologie clinique. Le groupe d'histoire de vie peut être défini comme un espace de coproduction dialectique de sens. Il parle de sociologie clinique car le travail effectué s'appuie sur les conditions sociales, historiques, économiques qui contribuent à étayer l'économie psychique d'un sujet.

La sociologie clinique

La sociologique clinique a pour projet d'étudier et de rendre compte des phénomènes humains en réalisant une articulation entre la compréhension des déterminismes sociaux et ceux de nature psychique. Elle convoque pour y parvenir, un regard de type sociologique et historique (l'humain est toujours situé socialement et historiquement) et un regard psychanalytique (l'humain se construit grâce à ses premiers attachements affectifs). Pour le résumer sous forme de boutade, Vincent de Gaulejac nous dit que "Freud a oublié qu'Œdipe était roi".

La sociologique clinique cherche à démêler les nœuds complexes entre les déterminismes sociaux et les déterminismes psychiques, dans les conduites des individus ou des groupes.Elle s'inscrit au cœur des contradictions entre objectivité et subjectivité, entre rationalité et irrationalité, entre structure et acteur, entre le poids des contextes socio-historiques et la capacité des individus d'être créateur d'histoire.

Vincent de Gaulejac cite également les paroles de Charlie Chaplin qui dit que la misère qu'il a connu dans son enfance a constitué un déterminisme à ses yeux plus important que les pulsions sexuelles qu'il aurait pu éprouver pour sa mère. Mais la sociologie clinique ne renie pas l'apport de la psychanalyse. Au contraire, elle essaie de trouver les points d'articulations dans un récit entre les déterminismes psychosexuels issus de la triangulation œdipienne et leur contextualisation sociale-historique.

À partir d'une étude réalisée sur le récit autobiographique d'Annie Ernaux, « Les armoires vides », Vincent de Gaulejac a dégagé le concept de névrose de classe.