Le fantôme comme transmission du non-éprouvé
La transmission transgénérationnelle ne consiste pas uniquement en la circulation d’un secret ou d’un non-dit mais dans la persistance et la migration d’un affect non éprouvé, maintenu hors symbolisation par les mécanismes de défense d’un ancêtre, puis repris par les descendants sous forme de symptômes, de répétitions ou de souffrances énigmatiques.
Note préliminaire
Cet article s’appuie sur le résumé détaillé, les notes de cours et la captation partielle de la conférence "Silence et secret" de Bruno Clavier lors du quatrième Symposium International de Psychogénéalogie qui a eu lieu le 21 mars 2026 à Lyon.
Le fantôme, c’est la trace émotionnelle d’un traumatisme survenu à l’un de nos ancêtres.
Ce qui se transmet, ce n’est pas seulement ce qui a été caché, c’est ce qui n’a pas pu être éprouvé.
La contribution de Bruno Clavier au champ de la transmission transgénérationnelle s’inscrit dans la continuité des travaux de Nicolas Abraham et Maria Török, tout en opérant un déplacement théorique significatif. Là où ces derniers ont défini le fantôme comme « les lacunes laissées en nous par le secret des autres », et où Didier Dumas a insisté sur le rôle des non-dits sur la sexualité et sur la mort , Bruno Clavier propose de recentrer l’analyse sur une dimension encore plus fondamentale: l’affect non éprouvé. La transmission ne porterait donc pas d’abord sur un contenu refoulé, ni même uniquement sur un secret ou un non-dit mais sur une émotion qui, chez un ancêtre, n’a pu être vécue, traversée ou symbolisée.
Cette reformulation1 introduit une distinction essentielle entre trois régimes de silence. Le premier est celui du secret qui implique une dissimulation volontaire d’un fait jugé dangereux, honteux ou déstabilisant pour l’équilibre familial.2. Le second est celui du non-dit qui ne relève pas nécessairement d’une intention de cacher mais d’une impossibilité à formuler, d’une incapacité à mettre en mots certains événements, souvent inscrite dans une culture familiale particulière, notamment celle du silence.3. Le troisième, qui constitue l’apport spécifique de Clavier, est celui du silence du non-éprouvé. Dans ce cas, l’événement peut être connu, parfois même raconté, mais l’émotion qui lui est liée n’a pas été réellement vécue. Il y a eu information sans subjectivation, récit sans affect, mémoire factuelle sans élaboration psychique.4
Cette distinction a des conséquences théoriques importantes. Elle implique que la parole, en elle-même, ne suffit pas à transformer la transmission. Une histoire peut être dite et continuer néanmoins à agir comme un foyer pathogène si elle n’a pas été accompagnée d’une véritable expérience émotionnelle. Bruno Clavier introduit ainsi une nuance décisive dans un champ parfois tenté de confondre dévoilement et symbolisation : dire n’est pas nécessairement éprouver, et savoir ne signifie pas encore intégrer.5 Une parole désaffectée peut même participer au maintien de la transmission en donnant l’illusion d’une élaboration là où subsiste en réalité un clivage émotionnel.
Le cœur de son modèle repose sur l’articulation entre affect non élaboré et mécanismes de défense. Clavier insiste sur le fait que le fantôme est indissociable des stratégies psychiques mises en place par l’ancêtre pour survivre à l’événement traumatique.6 Clivage, déni, amnésie, anesthésie affective ou effondrement ne constituent pas seulement des réponses individuelles : ils deviennent, dans sa perspective, des matrices de transmission. Ce qui se transmet n’est donc pas uniquement un événement ou un contenu latent, mais un mode de non-traitement du trauma. Le descendant hérite moins d’une scène que d’un impossible psychique : une émotion sans représentation, maintenue hors symbolisation par les défenses ancestrales.
Dans cette logique, la transmission transgénérationnelle apparaît comme la circulation d’un affect brut, non métabolisé, qui se manifeste chez les descendants sous des formes indirectes. Bruno Clavier identifie plusieurs modalités d’expression de ces affects hérités : passages à l’acte, troubles psychiques, somatisations.7 Ces manifestations ont en commun de ne pas trouver leur origine dans l’histoire personnelle immédiate du sujet, mais dans un héritage émotionnel non élaboré. Le symptôme devient alors le lieu d’expression d’un affect qui n’a pas trouvé de sujet pour être vécu dans la génération précédente.
L’enfant occupe, dans ce modèle, une place privilégiée. Il est conçu comme particulièrement réceptif à ces transmissions émotionnelles, précisément parce qu’il ne dispose pas encore des mêmes capacités de défense et de symbolisation que l’adulte.8 Chez lui, l’affect transgénérationnel peut apparaître à l’état relativement pur, sous forme de troubles précoces, de comportements énigmatiques ou de manifestations somatiques. Cette clinique de l’enfant conduit Clavier à affirmer que les symptômes infantiles inexpliqués doivent systématiquement inviter à explorer l’histoire transgénérationnelle, notamment du côté des grossesses, des pertes, des traumatismes et des événements « avec conséquences ».
Un autre point théorique majeur réside dans l’idée que la transmission peut exister en l’absence de secret. Contrairement à la perspective d’Abraham et Török, qui font du secret le pivot du fantôme, Clavier affirme qu’un événement peut être connu et néanmoins continuer à produire des effets transgénérationnels si l’affect correspondant n’a pas été éprouvé.9 Le problème n’est donc pas seulement ce qui est caché, mais ce qui n’a pas été vécu. Cette position élargit considérablement le champ du transgénérationnel en incluant des situations où la mémoire familiale semble accessible mais demeure psychiquement inerte.
La dimension thérapeutique découle directement de cette conception. Le travail transgénérationnel ne consiste pas seulement à retrouver une information ou à révéler un secret, mais à permettre l’émergence d’un affect resté en suspens.10 La mise en mots doit s’accompagner d’une mise en émotion. Ce n’est pas la seule vérité factuelle qui transforme, mais la possibilité de vivre, ici et maintenant, ce qui n’a pas pu l’être auparavant. Clavier insiste ainsi sur l’importance de la verbalisation émotionnelle dans la relation thérapeutique, en particulier dans les situations impliquant des enfants: l’enfant ne se libère pas seulement parce qu’une histoire est dite, mais parce qu’il perçoit l’émotion authentique du parent en lien avec cette histoire.11
Cette perspective présente une grande opérativité clinique. Elle attire l’attention sur des formes de transmission qui échappent aux modèles centrés exclusivement sur le secret ou le refoulement. Elle permet de comprendre pourquoi certaines situations persistent malgré la connaissance des faits, et pourquoi certaines interventions échouent lorsqu’elles se limitent à un dévoilement cognitif. Elle met en lumière le rôle central de l’affect dans la transmission et dans sa transformation. Bruno Clavier introduit donc une idée décisive: la transmission transgénérationnelle ne se limite pas à ce qui n’a pas été dit ; elle concerne aussi, et peut-être d’abord, ce qui n’a pas pu être ressenti. En ce sens, le fantôme ne serait pas seulement le gardien d’un secret, mais le témoin persistant d’une émotion restée sans sujet. La transmission apparaît alors comme la migration d’un affect en quête d’inscription, et le travail thérapeutique comme la possibilité, offerte à une génération, de devenir enfin le lieu où cet affect pourra être éprouvé et symbolisé.
Voir aussi lors du même symposium
- Résilience, transmission traumatique et médiations culturelles (Conférence de Boris Cyrulnik)
- Le secret comme circulation psychique: du silence aux “suintements” familiaux (Conférence de Serge Tisseron)
- Le fantôme du radeau de la Méduse et sa bouteille à la mer transgénérationnelle (Conférence de Pierre Ramaut)
Cette reformulation s’appuie sur le résumé détaillé, les notes de cours et la captation partielle de la conférence de Bruno Clavier lors du quatrième symposium de psychogénéalogie à Lyon le 21 Mars 2026. ↩
Le secret est défini comme une dissimulation volontaire et consciente d’un contenu traumatique. ↩
Le non-dit renvoie à une impossibilité de dire, souvent liée à une culture familiale du silence plutôt qu’à une intention de cacher. ↩
Le « silence du non-éprouvé » constitue le concept central de Clavier: l’événement peut être connu mais l’émotion n’a pas été vécue. ↩
Cette distinction entre parole et éprouvé est explicitement soulignée dans la conférence et ses développements. ↩
« Le fantôme est lié au mécanisme de défense » constitue une affirmation centrale du modèle de Clavier. ↩
Les trois destins de l’émotion transgénérationnelle sont identifiés comme passages à l’acte, troubles psychiques et somatisations. ↩
Les enfants sont décrits comme particulièrement réceptifs aux transmissions émotionnelles non élaborées. ↩
Clavier insiste sur la possibilité d’un fantôme en l’absence de secret explicite. ↩
Le travail thérapeutique vise la mise au jour de l’événement et surtout de l’affect qui lui est associé. ↩
L’importance de la verbalisation émotionnelle dans la relation parent-enfant est illustrée par plusieurs exemples cliniques. ↩