Le secret de famille entre symbolisation, communication et reconstruction psychique
Selon Serge Tisseron, le secret pathogène familial ne se transmet pas comme un contenu psychique intact mais à travers une symbolisation incomplète dont les « suintements » corporels, émotionnels et interactionnels désorganisent l'enfant. Il s'efforce alors de construire à partir de ces indices un récit personnel souvent plus agissant que la vérité elle-même. Le travail thérapeutique consiste dès lors à restaurer une double cohérence: entre corps, images, mots et récits d'une part et entre mémoire individuelle, mémoire familiale et mémoire sociale d'autre part afin de favoriser une transmission structurante aux générations futures.
Note préliminaire
Cet article s’appuie sur le résumé détaillé, les notes de cours et la captation partielle de la conférence de Serge Tisseron lors du quatrième Symposium International de Psychogénéalogie qui s'est déroulé le 23 mars 2026 à Lyon.
« La vérité n’est pas toujours thérapeutique… mais le secret est toujours pathogène. »
Serge Tisseron, Lyon, 2026
L’apport de Serge Tisseron à la réflexion sur la transmission familiale des traumatismes et des secrets occupe une place singulière dans le champ transgénérationnel. Là où certains modèles mettent l’accent sur le secret comme contenu enfoui, sur le fantôme comme effet d’un non-dit ancestral ou encore sur la circulation d’un affect non éprouvé, Tisseron propose une approche centrée sur les modes de symbolisation, la dynamique de communication et la manière dont chaque génération reconstruit ce qu’elle pressent sans jamais le recevoir à l’identique. Sa pensée déplace ainsi le regard : le problème n’est pas seulement qu’un événement ait été caché, mais qu’il demeure partiellement symbolisé, insuffisamment mis en cohérence, et transmis à travers des manifestations non verbales qui désorganisent l’enfant sans lui fournir les moyens de comprendre ce qu’il perçoit.
L’une des premières originalités de Tisseron consiste à refuser une vision univoquement négative du secret. Tous les secrets ne sont pas pathologiques. Il existe, selon lui, des secrets structurants, indispensables à la construction de l’autonomie psychique de l’enfant et à l’existence même d’une société libre1. Le droit à l’intimité, à l’espace psychique privé, à ce qui n’est pas immédiatement livré à autrui, constitue un fondement de la subjectivation aussi bien que de la démocratie. Le problème n’est donc pas le secret en soi, mais le secret déstructurant, c’est-à-dire celui qui enferme, divise, rend malheureux, interdit de penser et organise une communication faussée à l’intérieur du groupe familial2.
À ce titre, Tisseron insiste sur le fait qu’un secret n’est jamais purement individuel ni purement collectif. Il est toujours pris dans un réseau relationnel. Le secret familial doit être pensé comme un modèle de communication complexe, impliquant plusieurs positions subjectives : celui qui garde le secret, ceux qui savent qu’il existe sans en connaître le contenu, ceux qui croient en connaître le contenu — parfois de manière erronée — et ceux qui l’ignorent tout en en subissant les effets, en particulier les enfants3. Cette structure à plusieurs entrées permet de comprendre que le secret n’est pas simplement un “contenu caché” mais un organisateur implicite des places, des alliances, des imaginaires et des malentendus.
Une distinction décisive traverse alors tout son modèle: il faut différencier le contenu caché d’un secret et l’existence même du secret. Lorsqu’un enfant sait qu’il y a quelque chose qu’il ne peut pas encore connaître, son intuition est au moins reconnue; il peut fantasmer, certes, mais sans être radicalement invalidé. En revanche, lorsque l’existence même du secret est niée, alors que l’enfant perçoit malgré tout des incohérences, des affects étranges, des évitements ou des tensions, il se trouve privé de toute validation de son ressenti4. Il ne sait plus s’il doit croire ce qu’il sent. De là naissent souvent honte, culpabilité et insécurité psychologique. L’enfant ne connaît pas nécessairement le contenu du secret, mais il perçoit qu’il y a quelque chose, et l’impossibilité de faire reconnaître cette perception attaque sa confiance dans ses propres processus de pensée.
C’est ici qu’intervient un autre axe majeur de la théorie de Tisseron: la symbolisation. Tout événement vécu, explique-t-il, est approprié par le sujet selon trois modalités complémentaires:
- une symbolisation sensorielle, émotionnelle et motrice,
- une symbolisation imagée,
- une symbolisation langagière.
L’expérience humaine ne passe donc pas uniquement par les mots. Le corps, les postures, les mimiques, les sensations, les images mentales et les récits participent ensemble à l’intégration psychique de l’événement. Lorsqu’un traumatisme n’a pu être mis en mots, il ne disparaît pas pour autant: il demeure inscrit dans les deux autres registres, corporel et imagé, et continue d’agir à partir de là.
Serge Tisseron désigne alors par une expression particulièrement parlante les manifestations de cette symbolisation incomplète : les “suintements” du secret5. Le traumatisme non élaboré fuit hors du langage à travers des gestes, des intonations, des attitudes, des évitements, des réactions émotionnelles disproportionnées. Il ne s’agit pas d’une transmission mystérieuse d’inconscient à inconscient, ce que Tisseron refuse explicitement, mais d’un ensemble de mécanismes interactionnels observables : imitation motrice, imitation émotionnelle, attention conjointe6. L’enfant voit le visage du parent se transformer, perçoit une tension, imite inconsciemment une mimique, associe cette émotion à l’objet regardé ou à la situation évoquée, et construit ainsi sa propre carte affective du monde. Une peur, une tristesse ou une honte peuvent donc se transmettre sans aucun mot, non parce qu’un contenu psychique serait magiquement injecté dans l’autre, mais parce qu’un climat émotionnel et relationnel s’incorpore dans l’expérience quotidienne.
Cette précision est capitale. Tisseron critique en effet l’idée d’une transmission “à l’identique” ou d’un passage direct de l’inconscient parental à l’inconscient de l’enfant7. Le terme même de transmission lui paraît parfois trompeur s’il laisse croire à un simple transfert de contenu. Chaque génération reconstruit ce qu’elle reçoit à partir de ses propres ressources imaginaires, de son âge, de son contexte social et des indices disponibles. Ce qui se transmet n’est donc jamais un objet psychique pur mais un ensemble d’effets, d’indices, de blancs, de mimiques, de scénarios implicites que le sujet organise à sa manière. Cette perspective permet à Tisseron de se démarquer des lectures trop substantialistes du secret familial: le descendant n’est pas le réceptacle passif d’un contenu ancestral, il est aussi l’auteur de l’histoire qu’il se raconte pour donner sens à ce qu’il perçoit.
C’est dans ce cadre qu’il propose sa célèbre gradation8 sur trois générations: l’indicible, l’innommable et l’impensable. Pour la première génération (celle du porteur du trauma), l’événement demeure indicible: il ne peut être mis en mots même s’il affleure sous forme de suintements.
Pour la deuxième génération (celle des enfants), il devient innommable: quelque chose est senti, pressenti mais ne peut être nommé.
Pour la troisième génération, le lien causal se dilue au point de devenir impensable: il ne subsiste plus qu’une énigme, un malaise, parfois une répétition arbitraire dont l’origine ne peut plus être mentalement rattachée à l’événement initial sans un travail de reconstruction.
Cette tripartition, devenue classique, permet de penser la transformation progressive d’un traumatisme familial à mesure qu’il s’éloigne de sa source et se recompose dans d’autres formes psychiques.
L’enfant, dans cette perspective, ne souffre donc pas d’abord d’un manque de vérité mais du récit qu’il construit à partir de ce qu’il perçoit sans pouvoir le vérifier9. Tisseron insiste sur ce point avec force: ce n’est pas tant ce qui lui a été caché “pour de vrai” qui le fait évoluer d’une manière ou d’une autre, que ce qu’il s’est raconté à lui-même à partir des indices perçus. D’où l’importance, dans tout travail clinique ou éducatif, de ne pas seulement “dire la vérité” mais aussi de vérifier ce que l’enfant a compris. La formule clinique “Dis-moi ce que tu as compris” résume son insistance sur la vérification de la compréhension enfantine après toute révélation et condense une position clinique fondamentale: la parole n’agit pas magiquement; elle doit être reprise, ajustée, accompagnée et mise en lien avec les représentations effectives de l’enfant.
Cette conception explique aussi pourquoi Tisseron soutient une position nuancée mais ferme sur la révélation des secrets. La vérité n’est pas automatiquement thérapeutique; une révélation brutale, inadaptée à l’âge, au contexte ou à l’économie psychique du sujet, peut être déstabilisante10. En revanche, le secret, lui, est toujours pathogène dès lors qu’il pèse sur la communication et interdit la mise en cohérence des expériences. La question n’est donc pas tant de savoir s’il faut parler, mais quand et comment parler. Il recommande de le faire le plus tôt possible, en prenant soin de déculpabiliser l’enfant, de lui dire qu’il n’est pour rien dans la souffrance de l’adulte, et, lorsque le secret concerne des générations antérieures, de présenter les éléments comme des hypothèses plutôt que comme des certitudes closes11. Cette prudence méthodologique est cohérente avec toute sa théorie: puisqu’il n’y a pas transmission à l’identique mais reconstruction, il importe de laisser au sujet un espace de pensée et de recherche plutôt que de lui imposer une causalité saturée.
La force du modèle de Tisseron tient également à sa capacité d’articuler le psychique au familial et au social. La mémoire élaborée suppose, selon lui, une double cohérence : cohérence interne entre les trois modes de symbolisation, et cohérence externe entre le récit individuel, le récit familial et le récit social12. Lorsque l’une de ces cohérences fait défaut, le sujet risque de se retrouver pris dans des dissonances difficiles à élaborer. Le secret familial n’est donc pas seulement un problème intime; il peut être renforcé ou au contraire transformé par les discours sociaux, les archives, les institutions, les films, les technologies, voire les tests ADN. Cette ouverture le distingue d’approches plus strictement intrafamiliales: la vérité psychique d’un secret se construit aussi dans son rapport au monde social.
Cette pensée appelle toutefois une discussion critique. En refusant la notion de transmission d’inconscient à inconscient et en insistant sur les mécanismes interactionnels, Tisseron prend ses distances avec une partie du vocabulaire psychanalytique transgénérationnel. Son modèle a l’avantage de clarifier les médiations concrètes de la transmission, d’éviter les formulations floues ou quasi magiques et de rendre le phénomène plus intelligible sur le plan développemental mais ce gain de précision descriptive peut aussi laisser dans l’ombre certaines dimensions plus radicalement inconscientes de la transmission telles qu’elles ont été pensées par Abraham et Török, Kaës ou Faimberg. Autrement dit, son approche corrige utilement certains excès du transgénérationnel mais au prix possible d’une moindre prise en compte des formations psychiques les plus énigmatiques. Il n’en reste pas moins que son apport est décisif. Serge Tisseron montre avec rigueur que le secret familial agit moins comme une chose cachée que comme une désorganisation de la communication et de la symbolisation. Ce ne sont pas seulement des faits qui se transmettent, mais des incohérences, des silences, des gestes, des émotions partiellement figurées, des scénarios que l’enfant tente de recoller. Là où la mémoire n’est pas élaborée, le sujet bricole des réponses à partir d’indices fragmentaires. Le travail thérapeutique ne consiste donc pas seulement à lever un voile, mais à restaurer de la cohérence entre corps, images et mots, entre histoire intime, familiale et sociale. En ce sens, le secret n’est pas seulement ce qui est caché: il est ce qui empêche une symbolisation complète et partageable.
Voir aussi lors du même symposium
- Résilience, transmission traumatique et médiations culturelles (Conférence de Boris Cyrulnik)
- Le fantôme comme transmission du non-éprouvé (Conférence de Bruno Clavier)
- Le fantôme du radeau de la Méduse et sa bouteille à la mer transgénérationnelle (Conférence de Pierre Ramaut)
Tisseron rappelle explicitement que la plupart des secrets sont structurants et que le droit au secret constitue un fondement des sociétés libres. ↩
Le secret problématique est celui qui rend malheureux, “partage en deux” le sujet et crée une oscillation douloureuse entre désir de parler et peur des conséquences. ↩
Le secret est présenté comme un modèle de communication à quatre entrées : gardien, connaisseurs de l’existence, croyants du contenu, ignorants. ↩
Tisseron distingue clairement le contenu caché d’un secret et l’existence même du secret, avec des effets psychiques différenciés pour l’enfant. ↩
Le concept de “suintements” désigne les manifestations non verbales d’un traumatisme non élaboré. ↩
Tisseron rejette explicitement l’idée d’une transmission d’inconscient à inconscient et la remplace par les mécanismes d’imitation motrice, d’imitation émotionnelle et d’attention conjointe. ↩
La “transmission” est critiquée comme terme pouvant suggérer un transfert à l’identique alors que chaque génération construit sa propre interprétation. ↩
Celle-ci constitue l’un des organisateurs majeurs de sa pensée sur la transformation du secret à travers les générations. ↩
Tisseron insiste sur le fait que ce n’est pas tant la réalité cachée qui agit sur l’enfant que l’histoire qu’il se raconte pour donner sens à ce qu’il perçoit. ↩
La vérité n’est pas dite automatiquement thérapeutique; elle doit être contextualisée et adaptée. ↩
Tisseron recommande de parler le plus tôt possible, de déculpabiliser l’enfant et de présenter comme hypothèses les éléments concernant les générations précédentes. ↩
La mémoire élaborative suppose une cohérence entre les trois modes de symbolisation et entre les récits individuel, familial et social. ↩