Résilience, transmission traumatique et médiations culturelles
La transmission transgénérationnelle du traumatisme ne résulte pas seulement d’un contenu psychique tu ou non élaboré, mais de l’altération durable des liens, des styles d’attachement, des représentations et parfois des régulations biologiques produites par la blessure. La résilience, soutenue par le milieu humain, la culture et la sécurisation relationnelle ne permet pas d’effacer le trauma mais d’en limiter la répétition et la propagation aux générations suivantes.
Note préliminaire
Cet article s’appuie sur le résumé détaillé, les notes de cours et la captation partielle de la conférence de Boris Cyrulnik lors du quatrième Symposium International de Psychogénéalogie qui s'est déroulé le 21 mars 2026 à Lyon.
Vous n’allez pas transformer le fait… mais vous allez transformer la représentation du fait. Boris Cyrulnik
L’apport de Boris Cyrulnik à la réflexion sur la transmission entre les générations tient à un déplacement théorique important: il ne pense pas d’abord le transgénérationnel à partir du secret, du fantôme ou de la crypte mais à partir du traumatisme, de ses effets sur le développement, et des conditions relationnelles, culturelles et biologiques qui permettent — ou non — d’en limiter la propagation aux générations suivantes. Chez lui, la question n’est donc pas seulement: qu’est-ce qui se transmet? mais aussi dans quel milieu psychique, affectif, familial et culturel cette transmission se déploie-t-elle? La transmission traumatique ne relève pas uniquement d’un contenu latent ou refoulé ; elle engage une altération des liens, des représentations, des styles d’attachement et, dans certains cas, des régulations biologiques elles-mêmes.1
La notion centrale qui organise sa pensée est celle de résilience, définie comme la « reprise d’un nouveau développement après un traumatisme ».2 Cette définition, apparemment simple, emporte plusieurs conséquences décisives. D’abord, elle rompt avec toute vision fataliste du trauma : être blessé n’implique pas être psychiquement perdu pour toujours. Ensuite, elle rappelle que la résilience n’est ni l’effacement de la blessure, ni le retour à l’état antérieur. Elle n’est pas guérison au sens d’une restauration intégrale, mais possibilité de reprendre une trajectoire de vie malgré l’irréversibilité du fait traumatique.3 Le fait demeure; ce qui peut changer, c’est sa représentation, son inscription psychique, sa mise en récit, et la manière dont le sujet parvient ou non à faire quelque chose de sa blessure.
Cette insistance sur la transformation de la représentation est fondamentale. Pour Cyrulnik, le traumatisé souffre souvent moins du seul événement passé que de la répétition psychique qu’il engendre: rumination, fixation au passé, retour incessant des mêmes images ou des mêmes questions, impression d’être enfermé dans un temps qui ne passe plus.4 Tant qu’aucune élaboration ne se produit, le sujet reste prisonnier d’une mémoire subie. La résilience suppose alors qu’une autre mémoire vienne s’ajouter à cette mémoire imposée : une mémoire racontée, figurée, pensée, partagée. C’est ici qu’interviennent les médiations — parole, écriture, dessin, art, engagement psychologique, philosophique ou spirituel — qui permettent non de supprimer le traumatisme, mais d’en transformer la place dans l’économie psychique.5
À partir de là, Cyrulnik aborde la transmission transgénérationnelle sous un angle qui lui est propre. Ce qui se transmet n’est pas simplement un événement caché ni même seulement un affect non élaboré, mais un mode d’altération du lien. Le traumatisme parental modifie la manière d’habiter la relation, de parler, de se taire, de sécuriser l’enfant, de jouer avec lui, de contenir ses affects, de lui offrir un monde prévisible.6 La transmission ne se réduit donc pas à un héritage de contenus; elle implique la diffusion d’un climat psychique. Dans les familles marquées par les catastrophes historiques, les violences sexuelles ou les guerres, les enfants se trouvent souvent confrontés à une alternative redoutable: lorsque les parents parlent, ils transmettent parfois l’horreur même du vécu ; lorsqu’ils se taisent, ils transmettent une angoisse diffuse, opaque, sans représentation claire.7 Ainsi, la parole brute peut être effractive, mais le silence ne protège pas davantage: il fait circuler une inquiétude sans forme.
L’un des intérêts majeurs de la pensée de Cyrulnik est alors de faire de la culture un opérateur essentiel de transformation. Là où la parole directe entre générations se révèle trop douloureuse, trop violente ou tout simplement impossible, les œuvres peuvent servir de relais symbolique.8 Le théâtre, le cinéma, la littérature, les groupes de parole, les dispositifs artistiques et les espaces de débat jouent une fonction de tiers. Ils permettent d’approcher l’irreprésentable par détour, d’offrir une forme à ce qui, autrement, resterait à l’état de répétition brute. La culture n’est donc pas, dans son modèle, un supplément périphérique à la clinique ; elle constitue une médiation psychique majeure. Elle rend dicible l’indicible, partageable l’horreur, pensable ce qui, sans cela, se transmettrait seulement sous forme d’effroi ou de désorganisation.
Cette place donnée aux médiations culturelles distingue nettement Cyrulnik d’approches plus strictement intrapsychiques du transgénérationnel. Certes, il reconnaît la transmission familiale des blessures, mais il en situe le devenir dans un espace plus large : le sujet ne se reconstruit pas seul, ni seulement dans le huis clos familial, mais dans un milieu humain susceptible de soutenir ou d’aggraver son destin psychique.9 La résilience requiert des tuteurs: proches, institutions, collectifs, œuvres, langages, lieux de débat. Elle dépend d’un environnement qui rende possible une reprise de développement là où, sans lui, la répétition traumatique se chronicise.
Cette logique se prolonge dans l’attention que Cyrulnik accorde à l’attachement. Le traumatisme n’affecte pas seulement le souvenir; il altère la qualité des interactions précoces. Un parent blessé peut demeurer aimant tout en étant fragilisé dans sa disponibilité psychique, son accordage émotionnel, sa capacité de plaisir partagé, son aptitude à sécuriser le lien. Dès lors, la transmission passe aussi par les styles d’attachement. Dans un contexte pacifié, une majorité d’enfants acquiert une base sécurisante; dans des contextes de guerre, de terreur ou de stress massif, ces proportions se modifient, et les formes de désorganisation augmentent.10 La transmission du trauma se donne alors à lire non seulement dans les récits ou les silences mais également dans la texture même de la relation précoce: proximité anxieuse, retrait, imprévisibilité, effroi partagé, défaut de contenance.
À cette dimension relationnelle s’ajoute, chez Cyrulnik, une ouverture vers l’épigénétique* et la périnatalité. Le vécu traumatique parental, en particulier le stress intense ou chronique, peut influencer non la séquence de l’ADN, mais son expression.11 L’enfant naît ainsi dans une histoire déjà inscrite, non seulement psychiquement, mais aussi biologiquement. Toutefois, et c’est un point capital de sa position, Cyrulnik refuse tout fatalisme biologique. L’épigénétique n’est pas pour lui une condamnation héréditaire modernisée ; elle désigne au contraire un ensemble de modulations potentiellement réversibles, sensibles à l’environnement, au soin, à la sécurisation maternelle, à la qualité des interactions précoces.12 Ce qui est transmis n’est pas un destin clos, mais une vulnérabilité modulable.
Cette idée de réversibilité relative constitue un pivot majeur de sa pensée. Les effets du stress prénatal ou des traumatismes collectifs peuvent être massifs, mais ils ne sont pas nécessairement irréversibles si l’environnement devient suffisamment sécurisant et symbolisant.13 La transmission n’est donc jamais pensée par Cyrulnik comme une mécanique inexorable. Elle peut être interrompue, atténuée, infléchie. C’est pourquoi il insiste tant sur les dispositifs de soutien: accompagnement des mères, prise en charge des survivants, espaces d’expression, médiations culturelles, restauration du jeu, de la parole et du plaisir relationnel. Là encore, le transgénérationnel ne se comprend pas sans une anthropologie du milieu.
Cette conception a une conséquence théorique et politique importante: la prévention de la transmission traumatique ne saurait relever du seul travail psychothérapeutique individuel. Elle engage la société tout entière.14 Protéger la culture, soutenir l’éducation, financer la santé mentale, créer des espaces de parole et de débat, intervenir précocement dans les situations de guerre ou de catastrophe ne sont pas, dans cette perspective, des luxes humanistes extérieurs à la clinique ; ils sont des conditions mêmes de la limitation de la transmission délétère. La guerre, les violences collectives, les humiliations historiques, les silences sociaux organisent des contextes dans lesquels le traumatisme se propage. À l’inverse, une société qui offre des médiations symboliques et des appuis relationnels crée les conditions d’une non-répétition du désastre.
On peut ainsi dire que, chez Cyrulnik, la transmission traumatique désigne moins la survivance d’un contenu psychique caché dans la descendance que la prolongation d’une blessure dans les liens, les représentations, les corps, les attachements et les milieux. Sa théorie éclaire avec force la manière dont le trauma déborde le sujet initial pour affecter les enfants, les interactions précoces, les régulations affectives et parfois les inscriptions biologiques. En retour, la résilience ne constitue pas un simple correctif optimiste : elle est ce qui permet de penser, avec rigueur, les conditions par lesquelles une blessure peut cesser de s’étendre. Là où le trauma non transformé se transmet, la reprise de développement soutenue par les autres, par la culture et par la sécurisation relationnelle peut en limiter la propagation.15
Cette position appelle néanmoins quelques réserves. En privilégiant le développement, l’attachement, la narrativité et le milieu culturel, Cyrulnik éclaire puissamment les effets relationnels et sociaux du trauma, mais laisse plus en retrait la structure proprement inconsciente de certaines transmissions. Le statut du signifiant, les logiques cryptiques, les alliances inconscientes, les effets de ventriloquie psychique ou les montages défensifs familiaux ne constituent pas le cœur de son appareil théorique.16 Là où d’autres auteurs interrogent la transmission à partir du secret, de la crypte, du fantôme ou du mandat, Cyrulnik pense davantage la propagation des blessures en termes de développement altéré, d’insécurité du lien et de défaut de médiation symbolique. Son modèle ne remplace donc pas les approches psychanalytiques du transgénérationnel; il les déplace et les complète en ouvrant la réflexion vers le biologique, le culturel et le politique. En ce sens, son apport est décisif : il rappelle que la transmission ne se joue pas seulement dans l’inconscient familial, mais dans la manière dont une société permet — ou empêche — de transformer les blessures en récits, en œuvres, en pensée et en lien. Chez lui, la résilience n’efface pas le traumatisme ; elle constitue la forme la plus élaborée de résistance à sa répétition intergénérationnelle.17
Voir aussi lors du même symposium
- Le fantôme comme transmission du non-éprouvé (Conférence de Bruno Clavier)
- Le secret comme circulation psychique: du silence aux “suintements” familiaux (Conférence de Serge Tisseron)
- Le fantôme du radeau de la Méduse et sa bouteille à la mer transgénérationnelle (Conférence de Pierre Ramaut)
Voir en particulier les passages consacrés aux effets du trauma sur l’attachement, la périnatalité et l’épigénétique. ↩
« La reprise d’un nouveau développement après un traumatisme »: formulation explicitement donnée par Boris Cyrulnik lors de la conférence. ↩
Cyrulnik précise que la résilience ne signifie ni l'effacement de la blessure ni le retour à l’état antérieur mais la possibilité de « vivre le moins mal possible ». ↩
Voir les développements sur la rumination post-traumatique, l’emprisonnement dans le passé et les questions répétitives du sujet blessé laissé seul avec son trauma. ↩
Les médiations citées incluent l’écriture, le dessin, l’engagement psychologique, philosophique ou spirituel, ainsi que les groupes et associations. ↩
Cette lecture relationnelle apparaît dans les passages sur les effets parentaux du traumatisme et sur l’altération des styles d’attachement. ↩
Voir les développements relatifs aux enfants de survivants de la Shoah ainsi qu’aux victimes de guerre et de violences sexuelles. ↩
Les exemples de cinéma, de théâtre et d’autres formes culturelles sont explicitement mobilisés comme modes d’élaboration indirecte du trauma. ↩
La résilience n’est jamais pensée comme un processus solitaire. ↩
Les données relatives au conflit en Ukraine mentionnées lors de la conférence de Boris Cyrulnik servent précisément à montrer l’impact des contextes collectifs de terreur sur les styles d’attachement précoces. ↩
Voir les développements consacrés à l’expression de l’ADN, aux méthylations et aux effets du stress parental sur les gamètes et le milieu intra-utérin. ↩
L’un des fils directeurs de l’exposé est précisément de refuser le fatalisme biologique et de souligner la réversibilité possible des effets du stress par transformation du milieu. ↩
La conférence mentionne notamment les observations cliniques et neurophysiologiques montrant une amélioration rapide lorsque la mère retrouve un environnement sécurisant. ↩
Cyrulnik élargit explicitement la question aux dimensions éducatives, culturelles et politiques, en critiquant le désinvestissement de ces domaines au profit d’une logique guerrière. ↩
Cette proposition synthétique reformule le noyau de la conférence: le trauma se transmet quand il altère durablement les liens et le milieu; la résilience suppose des appuis symboliques, relationnels et culturels qui en limitent l’extension. ↩
Sur ce point, la remarque est critique et comparative: elle situe Cyrulnik par rapport aux modèles psychanalytiques du transgénérationnel sans lui attribuer ce qu’il ne cherche pas lui-même à élaborer au premier plan. ↩
Cette phrase condense l’orientation générale de l’exposé: faire de la résilience non pas un déni du traumatisme mais une théorie de la reprise et de la non-reproduction. ↩