Le fantôme du radeau de la Méduse et sa bouteille à la mer
Lecture psychanalytique et transgénérationnelle de Ressacs
Ressacs expose la manière dont un traumatisme historique — le naufrage de La Méduse en 1816 — se transmet à travers les générations non pas par un récit mais par un objet familial singulier: un exemplaire annoté en marge par un ancêtre survivant, geste qui constitue une « bouteille à la mer transgénérationnelle » adressée à un lecteur futur. L’œuvre suit les métamorphoses de cet héritage, du silence familial à l’inscription dans le corps (angoisses, symptômes), de la création artistique (sculptures de chair) à la lecture traumatique, jusqu’au geste de publication qui rompt le pacte silencieux. Ce qui n’a pu être élaboré ne disparaît pas mais change de forme, circulant à travers les affects, les rêves et l’écriture. L’art et la parole deviennent ainsi des voies de transformation, permettant de déplacer le secret hors de l’ombre familiale. Ressacs ne théorise pas la transmission transgénérationnelle: elle la donne à voir à l’état vivant, comme un processus de transformation différée.
Avant-propos
Le champ de la transmission transgénérationnelle est aujourd’hui traversé par une pluralité de modèles théoriques issus de la psychanalyse, de la psychologie, du développement et des sciences sociales. Le Symposium International de Psychogénéalogie de Lyon a offert un espace de confrontation particulièrement riche entre ces différentes approches. Aux côtés des interventions de Bruno Clavier, Serge Tisseron et Boris Cyrulnik, j’ai souhaité introduire une dimension qui m’est propre: celle d’une lecture clinique d’une œuvre contemporaine comme dispositif de symbolisation transgénérationnelle. En prenant appui sur le livre Ressacs, j’ai proposé d’interroger non seulement ce qui se transmet mais aussi les formes différées et indirectes de son élaboration, notamment à travers les objets, les archives, les traces écrites et les œuvres.
Ressacs de Clarisse Griffon du Bellay
Ressacs est une œuvre à la croisée de l’autobiographie, de l’art et de l’enquête, construite autour d’un objet familial singulier: un exemplaire du récit du naufrage de la Méduse annoté par un ancêtre survivant. Transmis de génération en génération, ce livre fonctionne moins comme un support de savoir que comme un noyau de mémoire silencieuse: présent dans la famille mais entouré d’interdits implicites et d’une absence de parole sur son contenu.
L’autrice grandit au contact de cet objet sans en connaître l’histoire mais dans une atmosphère marquée par une tension diffuse. Ce n’est que plus tard que la rencontre avec cette mémoire s’opère — d’abord par le corps et la création artistique puis par la lecture. Ses premières sculptures, centrées sur la chair et les formes organiques, précèdent la découverte du contenu du livre: un récit de survie extrême, de violence et de cannibalisme auquel s’ajoutent les annotations fragmentaires de l’ancêtre. Le livre devient alors un espace de superposition de récits — historique, intime, contradictoire — sans résolution univoque. Cette confrontation s’accompagne d’effets corporels et oniriques, témoignant d’une élaboration encore inachevée.
Dans un second temps, l’œuvre artistique évolue vers une mise en forme plus structurée (le radeau) marquant le passage du fragment au récit. Sa présentation publique provoque un trouble familial: ce qui était silencieux devient visible. Ressacs se construit ainsi comme un texte hybride mêlant récit, enquête et archives, sans clore l’histoire. Il met en circulation cette mémoire au-delà du cercle familial, impliquant lecteurs et spectateurs dans son devenir.
L’ouvrage retrace finalement un processus: celui d’une confrontation progressive à une mémoire héritée dont l’élaboration passe par des formes multiples — corps, objet, image et écriture — sans jamais se fixer définitivement.
Introduction
Certaines histoires ne finissent pas avec ceux qui les ont vécues. Elles survivent à leurs témoins, traversent les silences, se déplacent d’un corps à l’autre, d’une génération à l’autre, d’un langage à un autre. Elles ne se maintiennent pas toujours sous la forme d’un récit transmissible ou d’un souvenir conscient. Bien souvent, elles persistent autrement : sous forme d’affects sans origine repérable, d’angoisses sans cause apparente, de répétitions énigmatiques, de sensations de familiarité avec un drame que l’on n’a pourtant jamais vécu. Autrement dit, elles continuent non comme passé élaboré, mais comme trace active.
C’est cette persistance singulière que donne à voir Ressacs de Clarisse Griffon du Bellay. À partir d’un événement historique survenu en 1816 — le naufrage de La Méduse — l’autrice déploie une exploration où se croisent l’archive, le corps, la création, le rêve et l’écriture. Or, ce qui frappe d’emblée, c’est que ce texte ne mobilise jamais le lexique théorique de la transmission transgénérationnelle. Il n’est question ni de fantôme familial, ni de crypte, ni de mémoire implicite, ni d’héritage traumatique au sens conceptuel du terme. Et pourtant, tout y est. Non sous forme de théorie, mais sous forme d’expérience. C’est précisément en cela que Ressacs constitue un matériau clinique exceptionnel. Le livre n’explique pas la transmission transgénérationnelle: il la laisse apparaître à l’état vivant. Il montre comment une histoire agit avant d’être nommée, comment un traumatisme circule avant d’être pensé, comment un passé non élaboré continue d’insister dans les corps, les affects, les formes et les rêves, jusqu’à trouver, très tardivement, un commencement de symbolisation1.
Le présent texte propose une lecture psychanalytique et transgénérationnelle de cette œuvre, en partant d’une hypothèse simple: Ressacs donne à voir non seulement la persistance d’un trauma historique mais surtout les différentes métamorphoses de sa transmission. Du silence à la marge, de la marge au symptôme, du symptôme à l’art, de l’art à la lecture, de la lecture au rêve, du rêve à l’écriture, le livre permet de suivre le trajet d’une histoire qui n’a jamais cessé d’agir parce qu’elle n’avait jamais véritablement trouvé sa forme.
Le naufrage: de l’événement historique au point de fixation traumatique
En juillet 1816, la frégate française La Méduse s’échoue au large des côtes africaines. L’événement est entré dans l’histoire, dans la mémoire politique, dans l’imaginaire culturel, ... Ce qui intéresse ici n’est pas seulement le naufrage comme fait historique mais ce qu’il produit psychiquement. Une partie de l’équipage, abandonnée sur un radeau de fortune, dérive pendant treize jours dans des conditions extrêmes: faim, soif, effondrement de l’ordre social, violences, luttes internes puis cannibalisme. L’expérience est telle qu’elle excède les cadres habituels de compréhension.
Il faut ici distinguer l’histoire du trauma. L’histoire peut dater l’événement, le documenter, en restituer les circonstances. Le traumatisme, lui, commence là où l’événement ne peut être ni suffisamment représenté, ni intégré, ni partagé. Ce qui s’est passé sur le radeau n’est pas seulement atroce; c’est, en un sens fort, hors langage. Trop violent pour être dit, trop cru pour être pensé, trop réel pour être transformé d’emblée en récit, l’événement ne devient pas immédiatement du passé. Il reste actif, suspendu, comme si le temps psychique se trouvait lui-même atteint. Le passé ne passe pas. Il demeure disponible, non pas sous la forme d’un souvenir cohérent mais sous celle d’une trace en attente2.
C’est ce point de fixation traumatique qui importe. Tant qu’une expérience ne trouve pas les conditions psychiques, symboliques ou relationnelles de son élaboration, elle ne s’éteint pas. Elle persiste autrement. Ressacs part de là: d’un événement historique devenu une matière psychique transmissible, faute d’avoir été suffisamment transformé.
Le récit officiel et la vérité des marges
Après le naufrage, un récit est publié par deux survivants, Henri Savigny et Alexandre Corréard. Ce texte n’est pas seulement un témoignage. Il naît dans un contexte de scandale, d’imputation des responsabilités, de défense des positions. Il faut rendre les faits intelligibles, les organiser, les présenter, parfois les justifier. Le livre répond donc à une double fonction : documenter l’événement et en proposer une forme narrative soutenable. Il devient très vite la version de référence du naufrage mais toute mise en récit opère une sélection. Pour rendre un événement pensable, elle en distribue les rôles, en ordonne les séquences, en atténue certaines zones, en reformule d’autres. Le récit officiel fait entrer le naufrage dans l’histoire publique, mais il ne peut contenir tout le réel de ce qui a été vécu. Quelque chose reste en excès par rapport à la narration.
C’est à cet endroit précis qu’intervient le geste central autour duquel s’organise Ressacs. Dans un exemplaire du récit de Savigny et Corréard, un survivant — ancêtre de l’autrice — inscrit ses remarques dans les marges. Ce geste est décisif. Il ne rédige pas un autre livre. Il ne produit pas un contre-récit complet. Il n’entre pas frontalement dans l’espace public. Il annote. Il corrige, précise, nuance, contredit parfois. Il intervient dans les interstices du texte de référence.
Cette écriture marginale mérite d’être prise au sérieux. Elle n’est ni silence, ni récit pleinement constitué. Elle occupe une position intermédiaire. Elle laisse affleurer ce qui résiste à l’organisation narrative sans pour autant le transformer encore en parole élaborée. La marge devient ainsi le lieu où le réel insiste. Là où le texte principal ordonne, la note marginale fracture. Là où le récit rend supportable, l’annotation réintroduit l’irréductible : l’acte, la violence, la responsabilité, l’aveu, le reste non absorbé3.
Il ne s’agit pas d’opposer naïvement un texte faux à un texte vrai. Les deux écritures n’ont pas la même fonction. L’une produit une version transmissible de l’événement dans l’espace social; l’autre conserve, par fragments, ce qui ne peut être totalement intégré à cette mise en forme. Ce qui s’écrit dans les marges n’est pas encore une élaboration. C’est une trace, un dépôt, un reliquat de réel.
L’annotation comme adresse différée
Pourquoi écrire ainsi ? Pourquoi annoter, sans publier, sans systématiser, sans constituer un texte autonome ? La question traverse toute lecture de Ressacs. Tout, dans la situation de cet homme, aurait pu justifier le silence. Il a survécu. Il n’est pas l’auteur du livre officiel. Il ne semble pas destiné à rouvrir publiquement le débat. Et pourtant, il écrit.
L’hypothèse la plus forte est que cette écriture vaut comme adresse différée. Elle ne vise pas un destinataire immédiat. Elle ne s’inscrit pas dans une communication contemporaine identifiable. Elle dépose quelque chose dans le temps. Elle suppose, implicitement, qu’un autre viendra peut-être plus tard reprendre ce qui n’a pu être élaboré sur le moment. En ce sens, les annotations fonctionnent comme une véritable bouteille à la mer transgénérationnelle : un geste minimal, sans garantie, sans certitude de réception, mais orienté malgré tout vers un futur lecteur possible4.
Cette perspective modifie profondément la compréhension de la transmission. Celle-ci ne relève plus seulement d’une répétition inconsciente subie. Elle peut aussi comporter un geste d’adresse, même discret, même fragmentaire, même non maîtrisé. Quelque chose du sujet, incapable de transformer pleinement son expérience, laisse néanmoins une trace à destination d’un autre encore inconnu.
C’est précisément ce qui confère à Ressacs sa profondeur temporelle. L’autrice ne reçoit pas les annotations comme un simple document. Elle les reçoit comme une adresse venue du fond du temps, comme si un lien invisible s’était tendu entre l’expérience traumatique de l’ancêtre et sa propre nécessité psychique de reprendre, plus de deux siècles plus tard, ce qui était resté en souffrance.
Un savoir sans souvenir
L’un des aspects les plus saisissants du livre réside dans la manière dont l’autrice décrit son rapport à cette histoire. Elle ne dit pas l’avoir découverte à un moment précis. Elle n’évoque pas de scène inaugurale où le passé familial lui aurait été révélé. Elle dit, au fond, avoir toujours su mais ce savoir ne relève ni de l’apprentissage explicite ni du souvenir conscient. Il s’agit d’une présence diffuse, sans commencement repérable.
On touche ici à l’un des traits les plus caractéristiques des transmissions transgénérationnelles: un savoir sans origine narrative claire. Quelque chose est là, sans que le sujet puisse dire d’où il le tient. Ce savoir n’est pas formulé; il est incorporé. Il passe par des ambiances, des tonalités affectives, des attitudes, des silences, des inflexions de parole, des manières de charger certains objets ou certains thèmes d’une gravité particulière. Il ne se transmet pas comme contenu, mais comme climat5.
En ce sens, Ressacs montre admirablement qu’il existe une mémoire sans souvenir. Il ne s'agit pas d'une mémoire qui aurait oublié son contenu mais d'une mémoire qui n’est jamais devenue représentation claire. Une mémoire pré-narrative, affective, diffuse, opérante malgré tout. Ce qui s’est transmis ne se présente pas comme une histoire connue mais comme une manière singulière d’être affecté par certaines zones de l’expérience humaine: la mort, la chair, la survie, l’effroi, la honte, le trop-réel.
L’héritage transgénérationnel apparaît alors sous une forme particulière : non pas comme un récit transmis de bouche à oreille mais comme une forme d’être au monde. Le sujet n’hérite pas seulement d’informations. Il hérite d’une tonalité psychique.
Dire sans élaborer, taire sans effacer
La configuration familiale décrite dans Ressacs est, de ce point de vue, particulièrement éclairante. Le silence domine du côté paternel mais il ne s’agit pas d’un simple vide: le silence est chargé, organisé et structurant. Le père apparaît comme gardien du livre annoté et donc comme gardien d’un seuil. Il détient, protège, filtre. Il transmet en ne disant pas. Son silence indique qu’il y a là quelque chose d’essentiel, mais aussi de potentiellement dangereux. Le non-dit devient ainsi une forme de signal.
Du côté maternel, au contraire, la parole circule davantage. L’histoire est évoquée, racontée, parfois répétée. Mais cette parole n’accomplit pas pour autant un véritable travail de symbolisation. Elle nomme les faits sans en transformer la charge psychique. Elle expose sans contenir. Elle parle de la violence et du cannibalisme dans un registre qui peut paraître presque détaché, comme si l’affect n’y était pas lié6.
Cette dissymétrie est capitale. L’enfant reçoit simultanément deux messages: d’un côté, il y a quelque chose qu’on ne peut pas tout à fait dire; de l’autre, on en parle sans en élaborer la portée. Le sujet se trouve ainsi pris entre le silence qui interdit l’accès au sens et la parole qui expose sans métaboliser. Ce qui se transmet n’est alors ni une histoire cohérente, ni une absence pure, mais une disjonction. La transmission se fait par écart, par discordance, par tension entre le tu et le mal-dit.
Cette configuration produit un effet spécifique : le sujet sait sans savoir, ressent sans comprendre, porte quelque chose sans disposer encore des moyens psychiques de l’intégrer. C’est précisément dans ces failles que s’organise la transmission.
Le corps comme premier lieu de reprise
Lorsque l’histoire n’a pas trouvé forme psychique suffisante, le corps prend souvent le relais. Dans Ressacs, cette logique apparaît avec netteté à travers les crises d’angoisse traversées par l’autrice: suffocation, impossibilité de déglutir, emballement physique, peur de mourir, perte de maîtrise. Rien, dans l’histoire personnelle immédiate, ne suffit à expliquer entièrement l’intensité de ces manifestations. Elles apparaissent comme sans cause, mais non sans nécessité.
Le corps ne raconte pas l’événement. Il en rejoue la logique affective. Il fait vivre, dans le présent du symptôme, quelque chose de l’effroi, du débordement, de la menace vitale. En ce sens, il devient le premier espace de manifestation de ce qui n’avait pu être symbolisé. Il ne s’agit pas seulement d’une répétition passive. Le symptôme agit. Il ouvre une crise. Il interrompt l’équilibre défensif. Il force à reconnaître qu’il y a là quelque chose qui insiste7.
Le symptôme apparaît ainsi comme un opérateur de passage. Il n’est pas seulement l’effet du passé; il est aussi la tentative, encore brute, encore douloureuse, d’enclencher une transformation. Avant la pensée, le corps ressent. Avant la parole, le corps impose. Avant le sens, il y a cette première effraction somatique de l’histoire non élaborée.
L’art: de l’affect brut à la forme
À partir de cette brèche corporelle, un autre registre s’ouvre: celui de la création. Ressacs montre que le passage à l’art ne relève pas d’une sublimation abstraite mais d’une nécessité clinique. Avant les mots, il y a le geste. L’autrice dessine, puis sculpte. Et très vite s’imposent des formes liées à la chair, à la viande, au corps fragmenté, au dedans organique. Ce choix n’est pas secondaire. Il indique que la matière artistique devient le lieu où ce que le psychisme ne peut encore penser commence néanmoins à se déposer. Il y a là une continuité remarquable: ce qui s’exprimait dans le corps souffrant passe dans le corps travaillé, représenté, façonné. L’affect brut se déplace vers la forme.
La chair devient alors un point de convergence entre plusieurs scènes: celle de l’angoisse actuelle, celle du corps humain mis à l’épreuve sur le radeau, celle du cannibalisme comme transgression extrême, celle enfin de la matière artistique comme surface d’inscription. Lorsque l’autrice écrit qu’elle se sent « viande », elle ne produit pas une image décorative; elle formule l’expérience d’une proximité radicale avec un réel qui brouille les frontières entre sujet et matière8.
L’art intervient ici comme langage avant le langage. Il ne résout pas l’impensable, mais il permet de l’approcher. Il offre un espace intermédiaire entre le réel brut et sa future symbolisation. Il transforme sans encore expliquer. Il met en forme sans encore mettre en sens. Et c’est précisément cette médiation qui le rend décisif.
Etre atteint par la lecture avant de comprendre
La lecture du livre annoté constitue dans Ressacs un seuil majeur. Jusque-là, quelque chose tournait autour du noyau traumatique: le corps, l’angoisse, les formes artistiques, les atmosphères. Avec la lecture, une confrontation directe devient possible mais cette confrontation ne prend pas d’abord la forme d’un savoir clarifié: elle touche le corps avant la pensée.
Le texte provoque une réaction physique immédiate: migraine, tension, saturation. Il ne se contente pas d’informer; il atteint. C’est là un point essentiel. Lire ne signifie pas se tenir à distance d’un document mais se laisser traverser par lui. Le texte agit comme déclencheur d’un mouvement psychique jusque-là en attente.
Lorsque la capacité de liaison est débordée, le cauchemar surgit. Il ne s’agit pas encore d’un rêve élaboré mais d’images imposées, violentes, sans médiation suffisante. Le texte a touché le corps; le corps déborde; le débordement devient scène. On assiste ici à une première représentation de l’impensé. Le réel commence à prendre forme mais sous un mode encore primaire, saturé, insoutenable9.
La lecture n’est donc pas un acte neutre. Elle constitue un passage. Ce qui était jusque-là extérieur — un livre, une archive, un objet familial — devient expérience intérieure. Le passé entre dans le sujet.
Le télescopage des générations
L’un des moments les plus vertigineux de Ressacs survient lorsque, dans le rêve, la position du sujet bascule. L’autrice n’assiste plus à la scène mais devient celle qui agit. Elle n’est plus simplement l’héritière d’un acte ancien; elle en éprouve la logique de l’intérieur. Elle tue, découpe, dissimule. La culpabilité se vit comme sienne alors même qu’elle ne renvoie à aucune faute personnelle. C’est ici que la transmission atteint une forme radicale: non plus le passage d’un récit mais l'incorporation d’une position subjective. Le passé ne se contente plus d’influencer le présent; il s’y superpose. Les temporalités se confondent. L’histoire de l’autre devient expérience du sujet. On peut parler, avec justesse, d’un télescopage des générations[^note10].
[10] Haydée Faimberg, Le télescopage des générations, À l’écoute de la généalogie inconsciente (Paris, PUF, 2005).
Ce phénomène éclaire la notion même de fantôme transgénérationnel. Ce qui revient n’est pas un souvenir refoulé au sens classique. C’est un noyau d’acte, de culpabilité, d’affect et de position qui n’a pas été suffisamment symbolisé. Tant qu’il reste dans cet état, il demeure disponible pour une reprise psychique ultérieure. Le descendant ne se souvient pas ; il éprouve. Il ne raconte pas; il est traversé. Ce moment, aussi violent soit-il, ne relève pas seulement de la répétition pathologique mais constitue aussi un point de bascule: ce qui est enfin représenté, même sous une forme brute et insoutenable, peut commencer à devenir transformable.
Rompre le pacte silencieux en publiant less annotations
Après le corps, après l’art, après la lecture et le rêve, une question demeure: que faire de ce qui a été ainsi réactivé? Ressacs répond par un geste majeur: rendre publiques les annotations. Ce qui relevait du cercle familial, de la transmission contrôlé et du secret partiellement conservé quitte ainsi son régime d’exception et il entre dans l’espace public. Un tel geste ne peut être compris à la légère. Il implique la rupture d’un pacte implicite: ne pas tout dire, ne pas tout montrer, ne pas exposer ce qui pourrait compromettre l’image de la lignée ou rouvrir trop frontalement la charge de l’acte. En ce sens, publier revient à trahir mais cette trahison est nécessaire. Elle ne détruit pas la filiation; elle modifie le mode de circulation du secret10.
Tant que le secret demeure confiné dans l’espace familial, il conserve une puissance particulière. Il structure les places, organise les silences, agit à bas bruit. Lorsqu’il change de scène, il perd une part de son pouvoir d’emprise. Il devient partageable, discutable, pensable. Le secret ne disparaît pas; il change de statut. C’est en cela que ce geste de publication est aussi un acte de subjectivation. L’autrice cesse d’être seulement dépositaire d’un héritage opaque. Elle prend position et transforme une transmission subie en élaboration assumée. Elle rompt la fidélité silencieuse qui entretenait la répétition pour ouvrir un autre régime de transmission.
Ecrire n’efface pas la charge traumatique mais ouvre une transformation
L’écriture de Ressacs constitue l’aboutissement de ce parcours mais au sens d’une condensation plus que d’une clôture. Avant elle, il y a eu le symptôme, la matière, les formes, la lecture, le rêve, la rupture. L’écriture ne vient pas au commencement. Elle vient lorsque quelque chose a déjà traversé plusieurs régimes d’existence.
Sa fonction est décisive: rassembler ce qui était dispersé. Le corps portait des sensations sans mots. Le symptôme exprimait un affect sans origine. L’art donnait forme sans encore produire un récit. Le rêve représentait sans organiser. L’écriture relie et compose une trame. Elle transforme l’hétérogène en parcours partageable.
Il faut toutefois être précis: écrire n’efface pas la charge traumatique. L’écriture ne guérit pas au sens naïf du terme. Elle ne supprime pas le passé. Elle modifie son mode d’existence. Ce qui insistait dans l’ombre accède à une forme. Ce qui agissait dans le corps et dans le rêve peut entrer dans un espace de lecture et de pensée. En ce sens, le passage est majeur: de la crypte à l’œuvre, du secret familial à l’objet public, de la répétition à l’élaboration partielle11.
- crypte et fantôme chez Nicolas Abraham et Maria Torok (L’Écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987)
- alliances inconscientes chez René Kaës (Les alliances inconscientes, Paris, Dunod, 2009)
- travail de symbolisation chez Serge Tisseron (Nos secrets de famille, Paris, Albin Michel, 2011)
L’écriture ouvre ainsi une transformation plutôt qu’une résolution. Elle ne ferme pas l’histoire; elle lui offre un autre destin.
Ce qui insistait dans l’ombre peut changer de forme
Ce que montre Ressacs n’est pas seulement la persistance d’un traumatisme historique à travers les siècles. Le livre montre plus radicalement comment une histoire non élaborée continue d’exister là où elle n’a jamais trouvé forme suffisante. Elle continue dans les silences, dans les affects, dans les symptômes, dans les œuvres, dans les rêves. Elle continue non comme souvenir, mais comme expérience.
Le trajet que donne à voir Clarisse Griffon du Bellay est d’une puissance clinique rare:
- un événement extrême;
- un récit officiel qui organise sans tout contenir;
- une écriture marginale qui laisse persister le réel;
- une transmission sans souvenir;
- une famille structurée par la tension entre silence et parole désaffectée;
- un corps qui prend le relais;
- une création artistique qui approche l’impensable;
- une lecture qui traverse;
- un rêve où les générations se télescopent;
- un geste de publication qui rompt le pacte tacite;
- une écriture qui rassemble sans clore.
À chaque étape, quelque chose ne disparaît pas: cela change de forme. C’est peut-être là l’apport le plus précieux de Ressacs au champ transgénérationnel. La transmission ne se réduit pas à une répétition aveugle. Elle peut devenir transformation différée. Ce qui n’a pu être élaboré par un sujet peut chercher plus tard, ailleurs, chez un autre, une forme enfin partageable.
Le livre ne démontre pas une théorie mais expose une traversée. Il ne prouve pas abstraitement que certaines histoires se transmettent; il montre comment elles attendent. Elles attendent un corps pour se manifester, une matière pour apparaître, une lecture pour se réactiver, une écriture pour devenir pensables. C’est pourquoi Ressacs n’est pas seulement un récit sur le passé. C’est un livre sur ce que le passé fait lorsqu’il n’est pas devenu du passé et sur la possibilité de déplacer celui-ci: hors de l’ombre, hors du seul symptôme, hors du secret clos.
Certaines histoires ne s’arrêtent pas mais elles ne sont toutefois pas condamnées à revenir toujours sous la même forme: à certaines conditions, elles peuvent changer de destin.
Voir aussi lors du même symposium
- Le fantôme comme transmission du non-éprouvé (Conférence de Bruno Clavier)
- Le secret comme circulation psychique: du silence aux “suintements” familiaux (Conférence de Serge Tisseron)
- Résilience, transmission traumatique et médiations culturelles (Conférence de Boris Cyrulnik)
Bibliographie
- Nicolas Abraham et Maria Torok, L’Écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987.
- Anne Ancelin Schützenberger, Aïe, mes aïeux !, Paris, Desclée de Brouwer, 1993.
- Didier Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985.
- Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation. Du pictogramme à l’énoncé, Paris, PUF, 1975.
- Wilfred R. Bion, Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1979.
- Ivan Boszormenyi-Nagy et Geraldine Spark, Invisible Loyalties. Reciprocity in Intergenerational Family Therapy, New York, Harper & Row, 1973.
- Sándor Ferenczi, Œuvres complètes, Paris, Payot.
- Haydée Faimberg, Le télescopage des générations. À l’écoute de la généalogie inconsciente, Paris, PUF, 2005.
- Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, Paris, PUF.
- Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir » dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot.
- Clarisse Griffon du Bellay, Ressacs, Paris.
- René Kaës, Les alliances inconscientes, Paris, Dunod, 2009.
- René Kaës, Le sujet de l’héritage, Paris, Dunod, 2009.
- Henri Savigny et Alexandre Corréard, Relation complète du naufrage de la frégate La Méduse, édition d’époque.
- Serge Tisseron, Secrets de famille, mode d’emploi, Paris, Marabout, 1996.
- Serge Tisseron, Du bon usage de la honte, Paris, Ramsay, 1998.
- Serge Tisseron, Nos secrets de famille, Paris, Albin Michel, 2011.
- Endel Tulving, Elements of Episodic Memory, Oxford, Clarendon Press, 1983.
- Bessel Van der Kolk, Le corps n’oublie rien, Paris, Albin Michel, 2020.
Sur la transmission psychique de ce qui n’a pu être élaboré, voir notamment le livre de Nicolas Abraham et Maria Torok intitulé « L’Écorce et le noyau » (Paris, Flammarion, 1987) ou le livre « Le sujet de l’héritage » de René Kaës (Paris, Dunod, 2009). ↩
Sur le traumatisme comme effraction psychique excédant les capacités de représentation, voir « Au-delà du principe de plaisir » de Sigmund Freud dans Essais de psychanalyse (Paris, Payot, 1920) et « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant » de Sándor Ferenczi dans Œuvres complètes (Paris, Payot, 1933). ↩
Cette tension entre récit organisé et reste irreprésentable peut être éclairée à la fois par la notion freudienne de remaniement secondaire et par les élaborations ultérieures sur l’impensé familial. Voir notemment « L’Interprétation du rêve » de Sigmund Freud (Paris, PUF, 1900) ou « Secrets de famille, mode d’emploi » de - Serge Tisseron (Paris, Marabout,1996). ↩
Cette hypothèse d’une adresse différée rejoint indirectement les élaborations sur le fantôme psychique comme transmission d’un non-dit à travers les générations. ↩
On pourrait rapprocher ce « savoir sans souvenir » de formes de mémoire implicite ou incorporée, ainsi que de ce que Haydée Faimberg décrit comme « télescopage des générations » dans son ouvrage intitulé Le télescopage des générations. À l’écoute de la généalogie inconsciente (Paris, PUF, 2005). ↩
Cette distinction entre le dit, le non-dit et l’impensé peut être rapprochée de la triade proposée par Serge Tisseron: indicible, innommable, impensable. Voir Serge Tisseron, Du bon usage de la honte, Paris, Ramsay (1998). ↩
Sur la mémoire traumatique corporelle et la reprise somatique de l’expérience non élaborée, voir « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant » de Sándor Ferenczi et , « Le corps n’oublie rien » de Bessel van der Kolk (Paris, Albin Michel, 2020). ↩
Le passage par la forme avant la pensée peut également être mis en perspective avec les travaux de Didier Anzieu dans son ouvrage « Le Moi-peau » (Paris, Dunod, 1985) et ceux de Piera Aulagnier sur les premiers modes de représentation (« La violence de l’interprétation », Paris, PUF, 1975). ↩
Sur l’irruption de représentations brutes lorsque l’appareil psychique est débordé, voir le livre « Aux sources de l’expérience » de Wilfred R. Bion (Paris, PUF, 1979). ↩
Voir les travaux d'Ivan Boszormenyi-Nagy et Geraldine Spark sur la fidélité invisible, les dettes de loyauté et la nécessité de parfois déplacer les pactes familiaux implicites dans Invisible Loyalties (New York, Harper & Row, 1973). ↩
Le passage du secret enkysté à une mise en forme partageable renvoie à plusieurs modèles complémentaires: ↩