Le projet sens: le programme fondamental des fondations de la vie
Introduction
Pourquoi certaines personnes semblent-elles porter depuis toujours une inquiétude diffuse, une difficulté à s'attacher, à réussir, à prendre leur place ou simplement à se sentir légitimes dans leur propre vie? Pourquoi certaines situations se répètent-elles parfois de génération en génération sans que l'on en comprenne véritablement l'origine? L'approche transgénérationnelle nous a appris à regarder l'histoire familiale, les deuils, les secrets, les traumatismes et les loyautés invisibles qui traversent les générations mais il existe une autre période fondamentale, située à la frontière entre notre histoire personnelle et notre héritage familial: celle qui entoure notre conception, notre gestation, notre naissance et nos toutes premières années de vie. Cette période a été explorée depuis plusieurs décennies par Marie-Noëlle Maston à travers le concept de « Projet Sens ». Bien avant que les neurosciences du développement, les recherches sur l'attachement ou les travaux sur les mille premiers jours ne connaissent leur essor actuel, elle observait déjà, dans sa pratique clinique, combien les événements entourant l'arrivée d'un enfant pouvaient influencer profondément son développement ultérieur.
Le projet sens ne désigne pas un destin. Il ne constitue ni une programmation définitive ni une condamnation psychologique. Il invite plutôt à explorer les premières inscriptions émotionnelles qui ont accompagné notre venue au monde et qui peuvent parfois continuer à influencer notre manière de nous percevoir, d'aimer, de réussir ou de souffrir. Dans cet article, je vous présente les fondements de cette approche à travers mon expérience clinique et plusieurs situations particulièrement éclairantes.
Les quatre fondations de l'existence
Avant d'aborder les situations cliniques, il est utile de comprendre que le Projet Sens s'organise autour de quatre grandes étapes: la conception, la grossesse, la naissance et la première année de vie. Chacune de ces périodes constitue une couche fondatrice sur laquelle l'enfant construira progressivement son rapport à lui-même, aux autres et au monde.
Le contexte de la conception
Les circonstances entourant la conception d'un enfant peuvent s'avérer particulièrement signifiantes. L'enfant était-il désiré ? Attendu ? Surprise heureuse ? Grossesse imprévue ? A-t-il été conçu après un deuil, une fausse couche, une longue attente ou dans un contexte de crise conjugale ou financière ? Certaines personnes rapportent spontanément en consultation : « J'étais un accident », « Mes parents voulaient un garçon », « Je suis arrivé au mauvais moment ». Ces récits ne constituent pas des explications en eux-mêmes, mais ils révèlent parfois des représentations familiales qui peuvent influencer la construction identitaire. D'autres enfants peuvent recevoir inconsciemment certaines projections : réaliser les rêves inaboutis d'un parent, réparer une blessure familiale, remplacer un disparu ou répondre à une attente particulière.
La grossesse
Pendant la grossesse, l'enfant se développe dans un environnement physique mais aussi émotionnel. Joies, inquiétudes, deuils, séparations, conflits, difficultés matérielles ou médicales constituent autant d'éléments qui peuvent marquer cette période. L'approche du Projet Sens s'intéresse particulièrement à la manière dont ces événements ont été vécus par les parents et à la place psychique accordée à l'enfant pendant sa gestation.
La naissance
La naissance représente le premier grand passage de l'existence. Accouchement facile ou difficile, prématurité, césarienne, séparation précoce, hospitalisation néonatale, peur pour la survie du bébé ou de la mère : autant d'expériences qui peuvent laisser une empreinte émotionnelle durable. L'objectif n'est pas de rechercher systématiquement un traumatisme, mais de comprendre comment cette expérience fondatrice a été vécue et racontée dans l'histoire familiale.
La première année de vie
L'accueil du bébé réel, l'allaitement, le maternage, les séparations précoces, les éventuels états dépressifs parentaux, les conditions de vie de la famille ou encore les événements marquants de l'entourage participent à la construction du sentiment de sécurité de base. C'est au cours de cette période que l'enfant commence à développer la confiance fondamentale qui lui permettra plus tard d'explorer le monde, d'aimer et de s'autonomiser.
Le concept de projet sens
Mon expérience clinique
Lorsqu'en 1983, jeune psychologue dans un CMPP (dispensaire de consultation infantile), j'interrogeais les parents (le plus souvent les mères) sur le contexte de la grossesse et la naissance d'un enfant consultant pour des difficultés tant comportementales que scolaires, lors du bilan initial, je savais que, de prime abord, la réponse serait « rien à signaler, tout s'est bien passé ». Or, lorsque je répondais par « tout s'est bien passé comment », surgissait alors une émotion plus ou moins contenue et l'énoncée de difficultés tant pendant la grossesse que lors de l'accouchement et au cours de ce que l'on appelle les 1000 premiers jours:
- « Ah ! j'ai eu peur de faire une fausse-couche, après 3 premières fausses couches, j'ai dû rester alitée pendant 4 mois… »
- « À l'échographie, ils ont cru détecter une malformation, on a eu tellement peur… du coup j'ai eu du mal à réaliser qu'elle allait bien… »
- « Mon accouchement une vraie boucherie, j'ai failli y passer, mon fils a été transféré en néo-natatalité. »
- ...
Il me semblait évident que ces expériences anxiogènes pouvaient en partie être à l'origine des troubles psychocoliques rencontrés par l'enfant qui consultait. Pourtant, lorsque j'en faisais part en réunion de synthèse, le psychiatre commentait mon propos en disant « ça y est tu recommences avec tes histoires de bonnes femmes, ici on fait de la clinique… pas du bavardage... » Heureusement nous avons bien évolué depuis.
Je me suis ensuite formée à l'haptonomie périnatale et à l'haptopsychothérapie. J’ai pu constater que les prémisses de la vie humaines peuvent s'avérer déterminantes pour le devenir d'un être humain. Je qualifie cette période de « disque dur d'une vie ». À cette époque le concept de Projet Sens n'avait pas encore été formulé. Néanmoins, cette période conception - naissance - petite enfance a toujours constitué une base essentielle à mon accompagnement psychothérapeutique. J'ai d'ailleurs écrit un ouvrage intitulé « Les Fondations de l'Être » (Editions Quintessence, 2008) pour présenter cette approche clinique.
Les éléments marquants du projet sens
Comme je l'ai déjà énoncé, il s'agit des éléments marquants « faisant sens » :
- avant la conception et au moment de la conception: situation du couple, fausses-couches ou décès d'enfant, difficultés à procréer, ….
- pendant la grossesse: deuil de proches, diagnostics anténataux anxiogènes, risque d'accouchement prématuré…
- lors de l’accouchement: traumatique ou non, façon dont celui-ci a-t-il été vécu, maintien du lien séparation précoce (bébé en néonatalité), …
- après la naissance: dépression du post-partum, laquelle touche 17% des mères et peut s'étendre sur une année…
- au cours des 2 ou 3 premières années: troubles de l'attachement, angoisse de séparation exacerbée, troubles du sommeil, somatisations diverses et variées.
- épreuves traversées par la famille au cours de cette période
Il convient de rappeler que jusqu'à trois ou quatre ans, l'enfant est égocentré et n'est pas en mesure de faire la différence entre la réalité externe et sa réalité interne. Il est donc susceptible de prendre pour lui des situations sensibles et de s'en sentir responsable.
Je commence généralement la consultation par l'étude du Projet Sens et s'il s'avère que des éléments marquants, voire traumatisants, se sont déroulés au début de la vie du consultant, nous pourrons aborder des situations anxiogènes avec l'haptopsychothérapie et permettre au très petit enfant de lâcher ces traumatismes et de se sentir allégé au fond de lui.
Cette étude du Projet Sens permet ensuite faire des liens avec le transgénérationnel car, comme on le sait, les situations ou traumatismes non élaborés ont tendance à se répéter sur plusieurs générations. Là aussi, je propose l'haptopsychothérapie pour libérer ces engrammes encombrants, voire même entravant le devenir d'une personne.
Il en va de même pour l'haptonomie périnatale. Lorsque les parents font part de difficultés, tant intra familiales (deuils, conflits, etc.) que périnatales (diagnostics anténataux anxiogènes, pathologies diverses et variées, fausses couches, interruption volontaire de grossesse, interruption médicale de grossesse qui ont eu lieu avant cette grossesse), nous pouvons, les parents et moi en contactant affectivement le bébé in utero, lui parler du contexte et surtout qu'il n'y est pour rien. Il est très probable que ça le rassure tout autant que ses parents car il va de soi que la vie est, en général, émaillée d'épreuves et il s'agit de traverser ces épreuves en déployant un sentiment de sécurité: vivre un attachement sécurisé.
Cas cliniques
Le sentiment de sécurité de base est essentiel pour se sentir bien vivant quel que soit le contexte, savourer la vie et traverser les épreuves inhérentes à la vie. Pour illustrer ce propos, je vais présenter deux cas cliniques.
Pauline et la difficulté de s’attacher à son bébé
Je reçois en consultation une jeune femme, une jeune mère, elle a une petite fille âgée de 3 mois. Elle vient sur le conseil de la pédiatre car elle présente un état dépressif qu'elle a elle-même identifié.
Pauline me dit d'emblée qu'elle a vécu une grossesse assez atone et neutre, ni heureuse ni malheureuse. Ce n’est pas ce qu'elle attendait avant d'être enceinte.
Depuis la naissance de Rose, elle se sent déprimée et elle a conscience de ne pas arriver à s'attacher à son bébé: « heureusement que mon mari s'en occupe beaucoup ».
La petite Rose pleure beaucoup, elle dort mal et a fait des poussées d'eczéma. Ce sont d'ailleurs ces troubles qui ont amené la pédiatre à lui conseiller de consulter.
Pauline est la deuxième enfant de ses parents mais elle est née 18 mois après que sa mère ait accouché d'un garçon mort-né. Sa mère n'a pas pu s'attacher à Pauline: son premier bébé lui manquait et le deuil n'était manifestement pas fait. Pauline a donc vécu une relation qu'elle qualifie de neutre, dénuée de présence et de tendresse avec sa mère. Heureusement, son père et sa grand-mère paternelle ont tissé des liens affectifs très positifs avec elle.
Notons que Pauline a vécu une IVG avant la grossesse de Rose. Celle-ci est donc une deuxième, tout comme sa mère. Il a semblé évident que le marasme vécu par la mère de Pauline après avoir perdu son premier enfant a rejailli sur cette dernière.
Nous avons donc rencontré en haptopsychothérapie la petite Pauline in utero. L'utérus d'une mère en deuil, un utérus en deuil. Nous avons instauré un lien affectif avec ce bébé qui s'était sentie si seule et triste; elle s'est sentie accueillie, en sécurité et surtout elle a compris et ressenti qu'elle pouvait se sentir pleinement vivante et ne plus être un enfant de remplacement.
Il nous a fallu plusieurs séances pour que bébé Pauline (et grande Pauline) déploie un sentiment de sécurité de base et ressente un attachement sécurisé. Pauline a pu sortir du marasme dans lequel elle était plongée depuis qu'elle était devenue mère d'un deuxième enfant, une fille tout comme elle.
Pauline a proposé à sa mère de faire, en famille, le deuil de Thibaud, son frère mort-né. Un deuil, si possible, se fait en famille, et ils ont pu le faire ensemble.
En sortant de cette dépression massive, Pauline et Rose ont enfin pu déployer un attachement sécurisé. Nous pouvons comprendre à partir de ce cas clinique, combien le Projet Sens de Pauline pesait sur son devenir et sur celui de sa fille et combien un deuil non fait peut se répercuter sur plusieurs générations.
Cathy la quatrième
Cathy, 34 ans, consulte car elle constate qu'elle n'arrive pas à se construire dans ma vie et qu’elle va d'échec en échec tant sur le plan personnel que professionnel. Après plusieurs tentatives, elle se consacre dernièrement à la décoration d'intérieur (nous verrons combien ce choix est redondant avec son histoire) mais elle n'a pratiquement pas de chantiers et doit se contenter de petits boulots.
Lorsque ses parents réalisent qu'ils attendent un quatrième enfant, ils sont vraiment ennuyés et disent que c'est un accident. C'est une famille modeste: le père est peintre en bâtiment et la mère fait des ménages. Or, un quatrième enfant représente un gros bouleversement: il faut changer de voiture et de logement ou vivre très à l'étroit. Eux aussi sont issus de familles nombreuses et, après tout, « quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre ». Ils décident donc de garder ce bébé.
La grossesse se passe bien jusqu'au jour où le père de Cathy a un accident de travail: il tombe d'une échelle et reste handicapé. Il ne pourra plus jamais exercer son métier. Les indemnités permettent à la famille de s'en sortir mais le handicap du père pèse lourd sur le moral de la famille. Cathy voit donc le jour dans une famille sinistrée par un accident de travail.
Comme je l'ai signifié, le bébé, tant avant la naissance qu'après celle-ci, ne peut que prendre pour lui. Cathy, qui est une « accident », prend pour elle l'accident de travail de son père. Elle sera donc une enfant très sage et sur-adaptée pour ne surtout pas déranger cette famille qu'elle a le sentiment de déranger.
En faisant le bilan de son parcours professionnel, nous constatons qu'elle s'est souvent consacrée à l'aménagement d'intérieurs: elle a fait du Feng Shui, a vendu de l'équipement pour la maison et elle est, à présent, décoratrice. Elle reprend donc inconsciemment la profession de son père qui peignait des intérieurs et, bien entendu, elle ne réussit pas puisque celui-ci a eu un accident de travail à 34 ans. C'est précisément l'âge de Cathy lorsqu'elle consulte.
La compréhension de son Projet Sens a bouleversé Cathy: elle a compris qu'elle ne pouvait pas s'autoriser à s'épanouir, elle, « l’accident », responsable inconsciemment de l'accident de son père. Elle réalise également qu'elle n'arrive pas non plus à s'épanouir dans une relation amoureuse: « en fait, je suis le bâton de vieillesse de mes parents; il n'y a pas de place pour un compagnon ».
Ces prises de conscience sont essentielles mais, pour pouvoir passer à autre chose, il lui manquait de ressentir qu'elle pouvait vraiment s'autoriser à être Cathy et plus « l’accident ». L’haptopsychothérapie s'est avérée très bénéfique pour Cathy: elle a pu lâcher la culpabilité de vivre sa vie et elle a pu ressentir qu'elle pouvait s'autoriser à être Cathy sans être redevable de dettes inconscientes si lourdes à porter. Après cette thérapie, Cathy a entrepris une formation en informatique qu’elle a très bien réussie. Elle a maintenant un nouveau job, positif. Ele a également enfin pu vivre une jolie vie de couple et fonder une famille avec un homme aimant et aimé.
Le cas de Cathy illustre que l'étude du projet sens permet d'accompagner un patient à s'ouvrir à sa vie.
Un concept éclairé par plusieurs disciplines
L'approche du projet sens trouve aujourd'hui de nombreux échos dans différents champs de recherche.
Les travaux sur l'attachement, notamment ceux de John Bowlby et Mary Ainsworth, ont montré combien le sentiment de sécurité constitue l'un des piliers du développement psychologique. Un enfant qui fait l'expérience précoce d'une présence rassurante construit progressivement une confiance fondamentale envers lui-même, envers les autres et envers le monde.
Les neurosciences du développement ont également mis en évidence l'importance des expériences précoces. Sans réduire la complexité humaine à des mécanismes biologiques, elles montrent que l'environnement émotionnel de la grossesse et des premières années participe à l'organisation des systèmes de régulation du stress, des émotions et des relations. Sans prétendre expliquer à elles seules la complexité du devenir humain, ces recherches convergent néanmoins vers une idée essentielle: les premières expériences relationnelles comptent. Elles ne déterminent pas tout mais elles participent à la construction des représentations de soi, des autres et du monde.
Le projet sens peut ainsi être envisagé comme l'ensemble des circonstances émotionnelles, relationnelles et symboliques qui entourent l'arrivée d'un enfant dans sa famille. Cette histoire ne commence pas toujours avec lui: l’enfant arrive dans un univers déjà habité par l'histoire de ses parents, de ses grands-parents et parfois de plusieurs générations antérieures. Certains deuils ont été élaborés, d'autres demeurent actifs. Certaines blessures ont trouvé des mots, d'autres continuent à circuler sous forme de silences, de peurs ou de comportements répétitifs. Le projet sens constitue alors un point de rencontre privilégié entre l'histoire familiale héritée et les circonstances particulières de la venue au monde d'un enfant. Cette perspective rejoint une observation fréquente de l'analyse transgénérationnelle: les événements insuffisamment élaborés tendent parfois à se répéter sous des formes nouvelles au fil des générations. Un deuil non symbolisé, une culpabilité silencieuse, une exclusion familiale ou une peur ancienne peuvent réapparaître dans d'autres contextes, à d'autres époques et chez d'autres membres de la famille.
Le projet sens constitue donc l'un des lieux privilégiés où ces héritages peuvent rencontrer l'histoire singulière d'un enfant. Il n'est pas rare de constater qu'un enfant porte inconsciemment une mission familiale: réparer une perte, remplacer un absent, soulager une culpabilité, restaurer un équilibre rompu ou accomplir un destin interrompu. Ces phénomènes ont été décrits sous différentes formes par des auteurs majeurs de la psychologie familiale et transgénérationnelle. Le projet sens offre alors une porte d'entrée particulièrement précieuse pour comprendre comment certaines de ces dynamiques peuvent s'inscrire dès les premières étapes de l'existence.
Projet Sens, mandat transgénérationnel et enfant de remplacement
L'étude du projet sens met fréquemment en lumière des phénomènes qui dépassent les seules circonstances de la grossesse ou de la naissance. Elle révèle parfois l'existence d'attentes, conscientes ou inconscientes, qui préexistaient à l'arrivée de l'enfant.
Dans le champ de l'analyse transgénérationnelle, plusieurs auteurs ont montré que certains enfants peuvent se voir attribuer, sans que personne n'en ait réellement conscience, une fonction particulière au sein du système familial. Anne Ancelin Schützenberger parlait de « mission familiale » tandis qu’Ivan Boszormenyi-Nagy décrivait les « loyautés invisibles » qui relient les générations entre elles. L'enfant peut ainsi se voir attribuer, de manière implicite, une tâche bien précise: réparer une blessure ancienne, remplacer un disparu, redonner espoir après un drame, restaurer l'équilibre d'une famille fragilisée ou accomplir ce qu'un autre n'a pas pu réaliser.
Parmi ces configurations familiales, la situation de l’enfant de remplacement est particulièrement connue. Elle survient lorsqu'un enfant naît après le décès d'un frère ou d'une sœur, après une fausse couche, une interruption de grossesse ou parfois après une longue période d’infertilité vécue douloureusement. Sans que cela soit voulu par les parents, l'enfant peut alors grandir dans l’ombre d'un absent dont la place psychique demeure occupée. Il ne remplace évidemment personne dans la réalité mais il peut inconsciemment ressentir qu'il doit combler un vide, réparer une perte ou répondre à une attente qui ne lui appartient pas.
Ces mandats peuvent se manifester par des comportements, des choix de vie ou des difficultés relationnelles qui, vus sous cet angle, prennent un nouveau sens. Le cas de Pauline en constitue une illustration frappante.
Le cas de Cathy illustre une autre forme de mandat inconscient. Considérée comme « l’accident » de la famille au moment de sa conception, elle associe inconsciemment sa présence à l'accident de travail qui a bouleversé la vie de son père pendant la grossesse. Son parcours semble alors organisé autour d'une logique de réparation, de retenue et de dette invisible.
Ces exemples ne doivent pas être compris comme des explications uniques ou définitives du destin d'une personne. Ils montrent plutôt comment certains événements fondateurs peuvent constituer des points d'ancrage psychiques à partir desquels se construisent des croyances, des émotions ou des comportements durables.
Le projet sens apparaît ainsi comme l'un des lieux privilégiés où se rencontrent l'histoire personnelle et l'histoire familiale. Il constitue souvent la première scène sur laquelle se rejouent des deuils, des peurs, des attentes ou des traumatismes transmis d'une génération à l'autre.
Comprendre cette articulation entre projet sens et transmission transgénérationnelle ne revient pas à enfermer l'individu dans son passé. Au contraire, cela lui offre la possibilité de distinguer ce qui relève véritablement de lui de ce qui appartient à l'histoire de ceux qui l'ont précédé car l'objectif n'est pas de découvrir ce qui nous détermine mais de retrouver la liberté de ne plus être uniquement déterminé par ce qui nous a précédés.
Le projet sens constitue souvent la première strate observable de la transmission transgénérationnelle. Là où l'analyse transgénérationnelle explore les héritages venus des générations précédentes, le projet sens étudie la manière dont ces héritages rencontrent concrètement un enfant au moment même où sa vie commence. Il représente en quelque sorte le point de jonction entre une histoire familiale ancienne et une existence qui débute.
L’haptonomie: une science de l'affectivité au cœur du Projet Sens
Pour bien comprendre ma démarche, il est utile de s'arrêter un instant sur un de mes outils principaux: l'haptonomie. À la croisée de plusieurs influences (phénoménologie, psychologie, médecine), cette approche, fondée par le chercheur néerlandais Frans Veldman (1921-2010), est définie comme la science de l'affectivité.
Origines et principes fondateurs
L'histoire de l'haptonomie est singulière. Après avoir vécu les horreurs de la seconde guerre mondiale, Frans Veldman a consacré sa vie à observer ce qui permet à l'humain de se développer pleinement. Ses recherches l'ont conduit à un constat fondamental: la « confirmation affective » est le besoin primordial de tout être humain. L'haptonomie est née de cette intuition: il est possible d'étudier et de mettre en œuvre les phénomènes du contact affectif pour restaurer ou renforcer cette sécurité intérieure. Son principe repose sur une phénoménologie du toucher et de la relation. Il ne s'agit pas d'un simple toucher technique mais d'une « relation thymo-affective », une communication émotionnelle profonde qui passe par le contact, la présence et l'intention de l'autre. Frans Veldman a formalisé cette approche en créant le Centre International de Recherche et de Développement de l'Haptonomie (CIRDH) en France dans les années 1980.
L’haptonomie périnatale et le lien avec le transgénérationnel
L'application la plus connue de l'haptonomie est son versant périnatal. C'est par ce biais que j’ai été formée et que j’ai pu constater les prémices de ce que j’appelle le Projet Sens. L'haptonomie périnatale permet d'établir un contact affectif avec le bébé in utero, de lui parler du contexte de son arrivée et de l'assurer qu'il n'est responsable de rien.
Le lien avec les dynamiques transgénérationnelles est évident: là où la psychogénéalogie explore les héritages familiaux passés, l'haptonomie périnatale et le Projet Sens qui en découle, offrent un moyen d'agir sur le présent en redonnant au futur enfant la possibilité de s'inscrire dans une histoire familiale non comme un fardeau mais comme un être à part entière. En accompagnant les parents à travers leurs propres histoires, deuils et peurs, l'approche haptonomique permet de prévenir la transmission d'un traumatisme non élaboré à l'enfant à naître.
Ainsi, l'haptonomie n'est pas une fin en soi dans mon travail mais un moyen privilégié pour explorer et libérer les engrammes encombrants dont je parle afin de déployer un sentiment de sécurité de base qui permettront à l'individu de se sentir pleinement vivant et libre.
Une approche parfois discutée
Comme de nombreuses approches centrées sur le vécu corporel et relationnel précoce, l'haptonomie suscite également des débats dans le monde académique. Si ses praticiens soulignent ses effets cliniques et relationnels, certaines de ses hypothèses restent difficiles à évaluer selon les critères classiques de la recherche expérimentale. Cette situation est comparable à celle de nombreuses approches psychothérapeutiques centrées sur l'expérience subjective.
Conclusion
Le Projet Sens n'est ni une théorie du destin ni une explication universelle des difficultés humaines. Il constitue, avant tout, une invitation à explorer les premières couches de notre histoire. En mettant en lumière les circonstances émotionnelles, relationnelles et familiales qui ont accompagné notre arrivée au monde, il nous aide à comprendre certaines de nos vulnérabilités mais aussi certaines de nos ressources. Loin d'enfermer l'individu dans son passé, cette démarche vise au contraire à lui permettre de distinguer ce qui lui appartient véritablement de ce qu'il a reçu de son histoire familiale. L'objectif n'est pas de rechercher des coupables mais de restaurer un sentiment de sécurité intérieure permettant à chacun de devenir pleinement lui-même car comprendre ses fondations n'a de sens que si cela permet de construire plus librement l'avenir.