Un article de Nathalie Chassériau publié le 25 janvier 2011

La psychanalyse est en crise, la psychanalyse est moribonde, la psychanalyse est morte. La crise est grave, très grave, nous martèlent les médias qui reviennent périodiquement en sonner le glas.Après le « Livre noir de la psychanalyse » en 2005 et « Le crépuscule d’une idole » de l’insupportable Michel Onfray en 2010, voilà que le trentième anniversaire de la mort de Lacan vient à nouveau ouvrir les cataractes. L’hebdomadaire Télérama, pour ne citer que lui, a récemment proposé un long dossier intitulé « Le divan au placard » dans son numéro du 7 septembre 2011 qui avait comme titre de couverture « Psychanalyse - Le désamour ». L’auteur de l’article y fait une constatation pertinente: en trente ans, notre doux pays n’a rien généré qui ressemble, de près ou de loin, à un nouveau Lacan, c’est-à-dire un psychanalyste capable de proposer une vision innovante, voire révolutionnaire, tout en conservant intacte l’aura du père de la psychanalyse. Rien de nouveau sous le soleil de la psychanalyse donc, si ce n’est que c’est un soleil de plus en plus noir… Et si ces sombres pronostics devaient se confirmer, la psychanalyse aura eu tout compte fait la vie bien courte : son influence sur le grand public n’aura guère duré plus d’une cinquantaine d’années, dont quinze ou vingt (les années 60-70) où elle fut - en France et dans de nombreux pays - la contre-culture majeure : l’époque bénie où les « psys » formaient une véritable élite intellectuelle, et où leurs débats enflammaient l’opinion.

On veut tuer l'inconscient, mais il ne se laissera pas faire!

Les articles au goût de De profundis se succèdent, disséquant le cadavre à la recherche des causes d’un décès si prématuré : parmi les ennemis juré de la psychanalyse, on épingle d’abord les thérapies cognitives-comportementales ou TCC, qui proposent des résultats rapides en libérant le patient de son symptôme, sans se soucier de ses causes profondes ; les neurosciences, qui grâce aux extraordinaires progrès de l’imagerie cérébrale débordent de leur cadre et se mêlent de plus en plus de psychologie, avec la prétention de démontrer que notre mal-être est dû à des modifications du cerveau, et peut par conséquent être soigné avec la chimie ; la mise en place d’un système de plus en plus sécuritaire et de plus en plus aberrant, qui autorise le premier médecin généraliste venu à prescrire des antidépresseurs au moindre vague-à-l’âme de ses patients; l’incroyable pléthore de thérapies plus fantaisistes les unes que les autres, où une chatte ne retrouverait pas ses petits (et le public encore moins)… sans compter -last but not least- les luttes intestines entre les différents courants de pensée au sein même de la discipline.

Face à un tel foisonnement de forces hostiles, une telle noria de vents contraires, la psychanalyse a effectivement du souci à se faire…

Mais quelque chose m’a frappée à la lecture de ces articles catastrophistes : on n’y trouve pas un seul mot sur la seule branche de la psychanalyse qui puisse réellement innover, élargir le discours, revivifier la discipline tout entière et pourquoi pas susciter de nouveaux débats: j’ai nommé la psychanalyse transgénérationnelle (vulgairement appelée psychogénéalogie), qui pourrait redonner une nouvelle vie à une discipline à bout de souffle. Malgré les excellents ouvrages de quelques spécialistes aussi compétents que passionnés, le transgénérationnel est encore l’affaire d’un groupe restreint d’aficionados et n’a pas réussi à s’imposer au sein de la psychanalyse « officielle ». Pas de doute, le transgénérationnel doit encore trouver son « Lacan ».

Il y a deux ans encore, ce constat n’était pour moi qu’une intuition. Ce n’est qu’après un long et passionnant travail sur mon arbre généalogique, à la recherche des souffrances, des frustrations et des traumatismes refoulés de mes ancêtres, que c’est devenu une conviction : si la psychanalyse, dans son ensemble, ne s’ouvre pas au transgénérationnel, elle est condamnée à disparaître dans des temps probablement très courts, vue la rapidité du processus de destruction. Le seul moyen de sortir de l’ornière fatale où elle s’est embourbée : reconnaître qu’il est grand temps de faire de ce que Freud avait entrevu mais n’a pas eu le temps de faire: sortir résolument des limites du champ (du carcan ?) œdipien, c’est-à-dire aller au-delà du triangle parents-enfants et élargir la recherche aux générations précédentes. Il lui faudra pour ce faire accepter un postulat de base: l’inconscient n’est pas seulement déterminé par les événements de notre enfance, mais se transmet de générations en générations, selon ses modalités propres: nous naissons déjà « chargés » de contenus hérités qui nous arrivent de beaucoup plus loin.

Il n’est pas question de remettre en cause l’importance du « complexe d’œdipe » et encore moins de contester le rôle central de Freud dans les transformations de notre société mais simplement de voir qu’à lui seul ce pauvre Œdipe n’explique pas tout. Il est impossible de comprendre réellement l’homme et la femme qui nous ont donné la vie et en quoi leurs problèmes ont tant conditionné notre enfance et la construction de notre personnalité si nous ne nous interrogeons pas sur leurs enfances à eux, et donc sur les personnalités de leurs parents et des parents de leurs parents… Sur un autre plan, celui de notre vie quotidienne, qui pourrait nier l’influence souvent déterminante des grands-parents dans le développement d’un enfant ?

Le « prochain Lacan », capable de secouer le cocotier et d’apporter un souffle véritablement nouveau à une discipline en pleine crise, ne pourra être selon moi qu’un psychanalyste spécialisé dans les transmissions transgénérationnelles car c’est seulement dans cette direction que la psychanalyse a une chance d’évoluer tout en restant solidement arrimée à son socle freudien.

Si ce psy existe quelque part, il devra lui aussi avoir lu Freud mais également Jung que la France a injustement relégué au rôle de prophète un peu sulfureux et qui pourtant avait pressenti de façon très nette l’importance des ancêtres dans notre vie psychique. Il aura également lu Nicolas Abraham et Maria Török, premiers théoriciens de la théorie des fantômes, ainsi que les ouvrages des autres pionniers du transgénérationnel: Anne Ancelin Schützenberger, Yvan Boszormenyi-Nagy, Didier Dumas, Danièle Flaumenbaum, Vincent de Gaulejac, Josephine Hilgard, Alejandro Jodorowsky, Jacob Levy Moreno, Serge Tisseron, Bluma Zeigarnik et aussi d’autres auteurs plus récents.

Notre « Lacan transgénérationnel » n’ignorera certes pas la Bible, le « Livre des générations », bien conscient que le poids de l’hérédité dans le destin des individus y était déjà très clairement énoncé:

… car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux qui punit les fils pour la faute de leur père, jusqu'à la troisième, voire la quatrième génération…
Exode - 20-5

Une approche nouvelle, basée sur l'ouverture et l'interdisciplinarité

Contrairement à ses éminents confrères, notre novateur ne refusera pas d’aller voir ce qui se trame du côté des « zorribles » neurosciences, dont certaines découvertes récentes - n’en déplaise à personne - confirment étrangement l’approche transgénérationnelle. L’imagerie cérébrale a en effet montré que les stress prolongés provoquent chez l’individu des modifications neuronales appelées épigénétiques et que ces modifications sont transmissibles. L'épigénétique est le domaine qui étudie comment l'environnement et l'histoire individuelle influent sur l'expression des gènes, et plus précisément l'ensemble des modifications transmissibles d'une génération à l'autre et réversibles de l'expression génique sans altération des séquences nucléotidiques. Selon Thomas Jenuwein (Research institute of molecular pathology, Vienne), on peut sans doute comparer la distinction entre la génétique et l’épigénétique à la différence entre l’écriture d’un livre et sa lecture: une fois que le livre est écrit, le texte (les gènes ou l’information stockée sous forme d’ADN) seront les mêmes dans tous les exemplaires distribués au public. Cependant, chaque lecteur d’un livre donné aura une interprétation légèrement différente de l’histoire, qui suscitera en lui des émotions et des projections personnelles au fil des chapitres. D’une manière très comparable, l’épigénétique permettrait plusieurs lectures d’une matrice fixe (le livre ou le code génétique), donnant lieu à diverses interprétations, selon les conditions dans lesquelles on interroge cette matrice.

Deux exemples:

  • La modification épigénétique provoquée par l’alcoolisme du père sera transmise à ses descendants; tous ne seront pas condamnés à devenir eux aussi des alcooliques, mais ils y seront plus exposés que d’autres, car leurs neurones « modifiés » réagiront plus fortement à tous les stimuli liés à l’idée de l’alcool,
  • Lors d’une récente conférence, le neurologue Boris Cyrulnik a suggéré que l'obésité, fléau en constant développement dans nos sociétés, pourrait être lié à des modifications épigénétiques héritées des grands-parents ou des arrière-grands-parents qui connurent la faim durant la seconde guerre mondiale. Il n’est donc pas exclu que les obèses d’aujourd’hui « paient la note » de la faim qui a tenaillé leurs ancêtres : comme chez les descendants d’alcooliques, les neurones des obèses réagiraient de façon disproportionnée aux stimuli provoqués par les aliments, obligeant en quelque sorte les individus à se gaver.

Le point le plus intéressant, c’est que la « durée de vie » des transmissions délétères est la même en génétique, en psychanalyse transgénérationnelle et dans la Bible! Dans les trois cas, elles perdurent sur trois ou quatre générations, durant lesquelles les répétitions des traumatismes et les névroses qui s’en suivent pourront déterminer en large mesure le destin d’un individu, bien avant que ses parents ne commencent à y mettre leur grain de sel. La transmission est en outre sélective, c’est-à-dire qu’elle ne concerne que certains individus et peut parfois « sauter » une génération pour aller toucher la suivante…

Ce point de contact avec les neurosciences montre que, comme disaient nos grands-mères, « les grands esprits se rencontrent », à condition d’être suffisamment ouverts… Il nous fournit aussi une preuve supplémentaire d’un tendance nouvelle qui traverse notre société tout entière: la sortie du cloisonnement où le savoir humain est resté enfermé depuis Descartes, au profit d’une nouvelle transversalité interdisciplinaire. Les « grands esprits » commencent à comprendre qu’ils ont tout intérêt à se parler au lieu de continuer leurs stériles guéguerres, et que le dialogue sera d’autant plus fécond qu’ils le feront à partir de points de vue a priori très éloignés.

Interroger ses racines est dans l'air du temps

Cet élargissement d’une psychanalyse exclusivement centrée sur l’individu à une « psychanalyse de l’arbre » serait en outre une stratégie intelligente, tout à fait en phase avec la période actuelle, traversée de toutes parts par de grandes interrogations sur le passé, au niveau des nations comme des individus. La généalogie connaît un essor sans précédents, et chaque mois ou presque paraît un nouveau livre où l’auteur s’interroge sur ses racines… Le transgénérationnel est dans l’air du temps, et il serait grand temps que la psychanalyse enlève ses vieilles œillères et en prenne finalement acte!

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L'auteur

Nathalie Chassériau

Nathalie Chassériau

Ecrivain, journaliste et conférencière

Passionnée de spiritualités orientales, mon activité est centrée sur le développement personnel et la spiritualité et mon objectif est de contribuer à faire connaître aux occidentaux - professionnels et particuliers - les aspects principaux des grandes traditions de sagesse et leur utilisation pratique pour faire de meilleurs choix et mieux guider leurs vies.

Commentaires

Commentaire de Giulio Fioravanti

Publié le 25 septembre 2014

Bravo pour ce bel article! Merci d'oser considérer l'humain autrement qu'en pièces détachées! Vous connaissez sans aucun doute Bruce Lipton docteur en Biologie qui a écrit en 2006 "Biologie de croyances!" ou il explique scientifiquement comment nos cellules captent les informations de leurs environnemnents par des protêines situées sur la membrane qui les entoure! Fait incroyable et pourtant vrai, elles captent les ondes électromagnétiques.... La partie de la science qui étudie ces influences est comme vous le mentionnez, l'Épigénétique. Enfin un regard différent, une approche un peu plus globale... Enfin un rapprochement entre la science et les traditions anciennes qui de par leurs "techniques" influent directement sur notre "environnement"... nos pensées, nos émotions, nos chocs psychologiques, notre alimentation... l'importance du respect de soi... de l'importance de l'amour de soi! Ce qu il y a de merveilleux dans ces recherches sur l'Épigénétique ... c'est que l'on peut affirmer que peu importe les effets destructeurs, des stress, des chocs émotionnels... les études démontrent qu'il y a un espoir fantastique... On peut s'en sortir, on peut inverser les processus et passer d'un état de défense, de peine, de dépression à un état de croissance, de joie et de bonheur... Merci encore par ce beau partage d'autant plus venant de vous... quelle belle et magnifique ouverture!