Un article de Bruno Clavier publié le 24 février 2013

Cet article a pour objectif de mettre en parallèle la psychanalyse et les enseignements traditionnels amérindiens en tentant de montrer à quel point la notion de lien est fondamentale pour l'individu et comment l'atteinte au lien est toujours à l'œuvre dans les difficultés psychiques. Le plus souvent, il s'agit soit d'une perte du lien ou bien, au contraire, d'un « trop de lien », mais en fait il s'agit toujours à la base d'un lien défectueux et ce tout autant avec ses proches, ses parents, ses ancêtres et l'univers qui nous entoure qu'avec son passé et son futur. Ce n'est pas tant une absence de lien, car la présence du lien est indéfectible, le lien est toujours là, même dans l'absence, mais c'est plus la question de l'absence d'amour dans le lien. L'amour n'est pas vraiment une notion psychanalytique, ce que je regrette et qui vient à mon sens d'une difficulté propre à Freud pour envisager ce concept, je tenterai d’en donner les raisons un peu plus loin.

Les atteintes aux liens dans la pensée traditionnelle amérindienne

Je voudrais évoquer les quatre difficultés principales du lien chez l'être humain : le lien avec son futur, le lien avec son passé, le lien avec le monde et les autres et, notion propre à la pensée amérindienne, le lien avec les « autres mondes ». Je vais aborder cette notion qui peut paraître étrange, le lien avec les autres mondes. Je l’envisage non seulement en rapport avec la psychanalyse transgénérationnelle, celle que je pratique avec mes patients, mais également en référence au taoïsme chinoiset ce que les Indiens d'Amérique du Nord appellent les enseignements traditionnels, ce que nous nommons en général en Europe, chamanisme. Chamanisme est un mot que les amérindiens n'aiment pas trop car pour eux, ce terme est associé, tout d'abord par son origine, à une autre culture, celle des chamans sibériens et ensuite, pour eux, le chaman est trop assimilé au sorcier, celui qui travaille avec les mauvais esprits. Leur terme est plutôt celui d'« homme médecine», ou de «femme médecine », qui se rapporte, la plupart du temps, à des chefs spirituels, des personnes politiques, des guérisseurs ou des guérisseuses. En tout cas, ils sont ceux qui pratiquent une médecine physique, psychique et spirituelle.

Tout d'abord, il faut comprendre que dans la pensée amérindienne, toutes les choses de ce monde sont liées. L‘humain ne peut se concevoir séparé du monde minéral, animal, végétal, mais aussi des autres mondes comme celui des ancêtres et des esprits. Pour vous illustrer ce propos, je voulais donc commencer par vous décrire deux traditions sacrées des Indiens du Canada, que l'on retrouve également chez les Indiens des Etats Unis.

Les rituels de guérison du lien chez les amérindiens

La première tradition est celle de la sweat lodge ou tente à sudation et la deuxième, le tambour sacré. Pour la sweat lodge, il s'agit du rituel des Indiens Algonquins et pour le tambour de celui des Innus, mais que l'on retrouve aussi chez les Algonquins, les Innus étant appelés également Naskapis Montagnais. La sweat lodge et le tambour sacré sont des rituels que je pratique et l'homme médecine Algonkin, Dominique Rankin, dont je suis les enseignements au Québec et en France, en référence aux rituels amérindiens dans mes conférences et écrits, m'a conseillé de parler de choses que je pratiquais moi-même. C'est tout à fait juste car c'est véritablement à partir de sa propre expérience des enseignements traditionnels que l'on comprend vraiment comment nous sommes effectivement tous reliés. Je pratique donc ces enseignements avec cet homme médecine Algonkin dans la région de Montréal et également avec des hommes et des femmes médecine Innus au cours de ce qu'ils appellent le «Mediwiwin», ou voie de la guérison, et ce, soit dans la région du Lac Saint Jean au Québec ou bien dans celle de Val d'Or proche de la réserve indienne du Lac Simon. Ce sont des sessions d'une semaine au cours desquelles ont lieu sans interruption des rituels traditionnels variés et surtout des rituels de guérison.

Pourquoi je voulais commencer par ces deux traditions ? Quel rapport avec le sujet sur le lien et quel rapport avec la psychanalyse ? Vous l'avez donc compris,pour les Amérindiens, tout est relié. Tout d'abord dans les cultures traditionnelles, en général, on peut considérer qu'une maladie est la plupart du temps une maladie du lien et que la guérison est synonyme de rétablissement du lien. Tobie Nathan le montre, notamment dans un livre intitulé « Médecins et sorciers (1) », dans lequel il compare médecine occidentale et médecine traditionnelle. Il les distingue en montrant que la première, la médecine occidentale, appartient à une société à univers unique tandis que la seconde, la traditionnelle, à une société à univers multiples : ainsi dans la médecine traditionnelle, le diagnostic et la guérison sont en rapport avec les autres mondes et notamment, la guérison va consister en une reconnexion avec « l'invisible » et avec le « collectif ». Tobie Nathan évoque d'ailleurs que l'intervention du chaman, du marabout ou de l'homme médecine, produit la « création d'interface entre les univers ». Ainsi, par exemple, le fou n'est pas mis à l'isolement comme nous le faisons chez nous mais au contraire il est remis en lien, en connexion avec, d'un côté, l'autre monde duquel il dépend, il peut par exemple être relié à un esprit particulier avec qui on va le remettre en lien spécifique, puis, de l'autre côté, il est replacé dans le collectif avec cette même spécificité. Il y a ainsi un rétablissement du lien positif aux autres mondes ou à ses ancêtres. Je pense aux travaux de Michel Foucault qui a montré comment le statut du fou a évolué dans notre société et comment on a procédé au grand enfermement des fous alors qu'il fut un temps où ils avaient une place et un statut social au sein de la communauté. On en a fait des aliénés, c'est-à-dire en fait, des humains coupés du lien social, oubliant que le fou est celui qui dit toujours une certaine vérité. Quand on travaille comme je le fais, sur les fantômes transgénérationnels, on sait que tout symptôme, le plus fou soit-il, raconte toujours une histoire généalogique réelle, humaine qui a eu lieu mais qui est exprimé avec le même décalage dans le temps et l'espace que le rêve opère avec notre réalité. Ainsi, du point de vue de la psychanalyse transgénérationnelle, le fou, le psychotique est toujours en liaison avec son histoire généalogique, avec une tragédie ayant eu lieu chez ses ancêtres plusieurs générations avant lui. Pour revenir aux cultures traditionnelles, la notion de collectif est primordiale dans les soins, et dans la loge de guérison à laquelle j'assiste au Canada, les hommes et les femmes médecines ne peuvent pas accomplir leurs rituels de guérison sans l'appui du groupe. Là il s'agit d'une centaine de personnes, notamment des autochtones des tribus alentour et c'est la puissance des hommes et des femmes médecine conjuguée à celle du collectif qui est agissante et efficiente, comme j'ai pu le constater. En fin de rituel, la personne soignée fait le tour de l'assemblée en remerciant chacun par un regard, une parole, parfois une danse ce qui signifie à quel point on considère qu'elle a été soignée par tout le monde et pas uniquement par les hommes et les femmes médecine présents.

La sweat lodge ou « matato » chez les Algonquins

Le premier rituel dont je voulais vous parler, la tente à sudation, est un des plus anciens chez les peuples indiens d'Amérique du nord. La tente à sudation, est une tente circulaire faite le plus souvent à partir de seize arceaux de bois en saule ou en noisetier, sur lesquels sont posées traditionnellement des peaux de bêtes ou des couvertures. Au milieu de cette tente circulaire, est creusé dans le sol, un trou également circulaire qui, chez les algonquins, représente le nombril de la terre mère.

C'est dans ce trou que sont disposées des pierres chauffées au préalable dans un feu sacré situé à distance comme vous pouvez le voir sur le dessin, ce feu étant lui-même dans un cercle. De l'eau est alors versée sur les pierres brûlantes, c'est le principe du sauna, sauf que là il s'agit d'un sauna spirituel. En effet, le feu sacré à l'extérieur représente le pôle masculin tandis que la tente à sudation, l'intérieur, représente le pôle féminin, et plus précisément l'utérus de la mère. Les deux pôles sont reliés chez les algonquins par un chemin de tabac. Le tabac sert à la connexion avec les esprits à qui on l'adresse en offrande, vous voyez qu'il fait lien entre les deux pôles.

Dessin : Amélie Clavier

A l'intérieur de la tente, les participants, tout le monde étant assis en cercle, forment un cordon ombilical collectif reliant le groupe au nombril de la terre mère. Dans ce nombril, sont entreposées un certain nombre de pierres qui sont considérées comme les grands-mères, les Koukoums, et les grands-pères, les Mushums, ce sont les ancêtres, nos ancêtres spirituels.

Dessin : Amélie Clavier

Pendant le rituel, chaque direction, l'est, sud, ouest, nord, et ses qualités sont invoquées, ce qui ouvre la connexion dans l'espace de ces quatre directions. Ainsi, chacun se relie dans le temps et dans l'espace, aux ancêtres, à la terre mère par les quatre directions mais il se relie aussi aux autres mondes, on pourrait dire au monde des esprits et notamment aux esprits animaux. Ce qui fait que la tente à sudation peut être considérée comme un demi-cercle sur la terre, dans lequel se trouve l'humain, connecté à un demi-cercle identique sous la terre dans lequel résident par exemple les esprits animaux avec lesquels cet humain va se relier, se connecter afin de se reconnecter à l'univers entier.

Dessin : Amélie Clavier

La guérison est engagée justement par cette connexion ou reconnexion aux autres mondes, notamment celui des esprits animaux mais aussi par la connexion avec les autres humains présents dans la tente tous reliés par un cordon ombilical à la terre mère.

Dessin : Amélie Clavier

Il y a donc une mise en lien de l'individu avec le collectif humain et avec les autres mondes. De plus, ce rituel met en relation le masculin et le féminin dans une harmonie parfaite car c'est bien le feu du masculin au dehors qui chauffant les pierres ancêtres permet au pouvoir de l'eau, le pouvoir de la femme, à l'intérieur de la loge, d'exercer sa médecine et la connexion avec la terre mère et les différents mondes. Ce mouvement allant du masculin ou féminin, se retrouve chez les taoistes chinois, dans le même esprit d'harmonie Yin Yang, féminin, masculin, que l'on retrouve à travers cette phrase de Lao Tseu dans le Tao Te King : «Connais le masculin, adhère au féminin » ou bien encore celle-ci : «Au sein de la femelle obscure réside la racine de l'univers »

Teiwegan, le tambour sacré

Le deuxième rituel, le tambour sacré, que l'on appelle « teiwegan » ou le cœur, est constitué d'une peau de bête sur un cadre de bois, le tout symbolisant un cœur formé par l'animal et l'arbre avec lequel a été fait ce tambour.

Dessin : Amélie Clavier

La peau est tendue sur le cercle en bois par des liens également faits en peau constituant ainsi un cordon ombilical reliant le cœur de l'humain au cœur du monde spirituel, animal et végétal tout comme le cœur de l'enfant est relié au cœur de la mère. Vous voyez dans le dessin suivant l'arrière du tambour.

Dessin : Amélie Clavier

Dans les deux rituels dont je vous parle, il s'agit à chaque fois d'un cordon ombilical qui relie l'humain aux autres mondes, tant à travers la tente à sudation qu'à travers le tambour. Ce dont il s'agit dans le cadre de la guérison, c'est donc de le relier l'humain à la terre-mère, à ses origines, comme disent les amérindiens, à ses frères et sœurs animaux et plantes, aux esprits. Par l'intermédiaire d'un cordon ombilical, il s'agit donc de retisser des liens souvent rompus.

Le lien en psychanalyse transgénérationnelle

A partir de cette conception amérindienne centrée autour de la notion de cordon ombilical, je vous invite donc à considérer que notre premier lien est également incarné par un cordon ombilical, celui avec lequel nous commençons par être reliés au corps de notre mère au début de notre vie. Je tiens tout d'abord comme fondamental le fait que ce premier lien est un symbole de liberté, d'individuation personnelle. En effet, s'il y a un cordon, s'il y a un lien entre le bébé et sa mère, c'est que déjà la séparation est là car sinon à quoi servirait un lien ? S'il n'y avait pas de séparation, il n'y aurait pas besoin de ce cordon ombilical. Il faut donc que se pose d'emblée ce paradoxe humain dans lequel le lien est toujours une sorte de garantie de séparation. Avoir des liens, c'est être individué. Un éthologue sur France Inter parlait des dauphins en aquarium pour dire, que ce n'était pas des dauphins que nous observions dans un aquarium, c'était juste un corps physique de dauphin, car être un dauphin, c'est exister dans ses liens avec ses congénères et son territoire, ce qui n'est pas le cas pour lui dans un aquarium. De même chez l'être humain la question ne me semble pas être celle de savoir s'il faut des liens ou pas,car à mon sens, l'existence ne peut se concevoir sans liens ; un fœtus, un nourrisson n'est même que dans le lien, car au départ il est totalement dépendant de l'autre, ce que Winnicott nomme « la dépendance absolue». Comme le montre Françoise Dolto, à propos de l'image inconsciente du corps, l'enfant n'a de cesse, à partir de la continuité des soins et de l'attention qu'on lui donne, de tisser des liens pour constituer son unité, pour ne plus être morcellé et éparpillé. Cependant, si d'une part, le lien est toujours, attaché à la condition humaine, j'emploie justement ce mot «attaché », la marche en avant de la vie implique par contre elle, que l'on change de liens. Qu'un lien se brise pour en créer un autre. C'est ce que Françoise Dolto appelait les castrations symboligènes, c'est-à-dire qu'au cours du développement de l'être humain, à chaque rupture de lien, un nouveau lien s'instaure, chaque lien étant de moins en moins dans le corps à corps pour devenir de plus en plus symbolique et humain. Comme le disait Nicolas Abraham, le psychanalyste à l'origine de la psychanalyse transgénérationnelle, le symbole est « ce qui sépare en unissant et ce qui unit en séparant ». Ainsi, à la naissance, après la coupure du cordon ombilical, l'enfant est nomméet ce nom le place par le symbolique dans le lien familial et social, lien éminemment transgénérationnel. On sait que si on porte ainsi le nom de l'enfant mort, de l'amoureux perdu, de l'un de nos ancêtres, notre destin en sera fortement marqué, ce que disait Lacan quand il écrivait que le nom prédestine l'enfant avant même qu'il soit né. On peut suivre ainsi l'histoire successive des liens et des castrations symboligènes : l'abandon du sein maternel, lien à la mère, abandon qui offre la possibilité de l'instauration de la parole, ce lien aux autres que nous perdrons, normalement, qu'à la mort. Puis les différentes ruptures, la position debout qui permet de se défaire du lien permanent à la dépendance envers les parents, par la capacité de s'éloigner d'eux par les jambes, enfin, la prise de possession de ses propres mains par l'enfant qui lui donneront la capacité d'être un être social : pouvoir serrer des mains, le lien social, ou prendre la main de celui ou de celle que l'on aime, le lien affectif, ce signe d'appartenance réciproque qui s'instaure vite chez les amoureux. La castration oedipienne, elle, première rupture du lien aux parents, implique le fait que l'on n'aura pas de sexualité dans sa famille. Ce moment de la petite enfance articulé avec l'adolescence va permettre de véritablement créer des liens sociaux et amoureux, et d'offrir la possibilité de tisser de nouveaux liens par-delà soi, en créant des enfants ou bien des œuvres, ou les deux, à l'âge adulte. Puis après, avoir vu ses liens s'étendre dans le futur, par l'arrivée notamment des petits enfants, c'est l'approche de la grande rupture du lien, la mort. C'est à cet endroit, que la spiritualité entre en jeu. En effet, la pensée matérialiste nous propose une rupture radicale du lien, comme si nous allions sortir de la toile, du jeu de la vie à jamais, comme un plus jamais du lien.

Le lien et les fantômes familiaux

Pour les enfants et pour les amérindiens, la mort comme rupture de lien définitive n'existe pas. Je reçois de nombreux enfants malades de cette impossibilité de penser la mort, et par exemple, beaucoup d'enfants gravement constipés, obsessionnels, phobiques, très fous qui guérissent à partir du moment où on leur explique que la mort s'inscrit dans un cycle, à partir du moment où la parole évoque ce fait que d'une façon ou d'une autre, on « ne meurt jamais ». Les enfants sont hautement spirituels. En effet, le moment oedipien est pour l'enfant l'instant où il doit savoir d'une part, d'où il vient, c'est à dire qu'il doit avoir une parole de l'adulte sur la sexualité,et d'autre part, il doit savoir où il va, avoir également une parole de l'adulte sur la mort. Sans parole et conception de la part de ses parents dans ces deux domaines, la sexualité ou la mort, l'enfant subit une rupture de lien, il est suspendu dans le vide, hors du lien avec son passé et celui de ses ancêtres et hors du lien avec son avenir et la potentialité de voir la mort comme une transformation. C'est le moment où en cas d’absence de parole de ses parents sur ces deux sujets, les fantômes familiaux peuvent commencer à agir en lui. Pour la pensée Amérindienne traditionnelle, la mort est une transformation, ce n'est pas une fin, il y a donc un lien avec un ailleurs, un autre monde. La mort se place à la direction de l'Ouest, direction dans laquelle ils disent que nos ancêtres viendront nous accueillir quand nous passerons de l'autre côté. Pour eux, le lien continue bien au-delà et dans ce qu'on appelle la Roue de Médecine, après la mort, l'Ouest, c'est le Nord, la paix et la guérison. Ce n'est jamais fini. Aussi, les enfants nous apprennent aussi qu'il faut avoir des liens avec son passé. Dans les sociétés traditionnelles, les cultes des ancêtres sont fondamentaux et je crois que dans notre civilisation occidentale, un lien avec eux a été rompu, je dirai un lien conscient, parce qu'au niveau inconscient, c'est bien entendu le contraire, en tout cas, c'est ce qu'essaie de développer la psychanalyse transgénérationnelle. Dans le cas de présence de « fantômes familiaux », l’histoire peut être l'histoire de chacun de nous, les liens peuvent être alors une charge terrible pour le descendant, représentant véritablement des chaînes très lourdes et un descendant est alors placé dans une mission impossible : tenter de résoudre le traumatisme d'un ancêtre à sa place. Ce traumatisme est toujours une perte d’amour; d’amour de l’autre, de soi-même, des autres, du groupe,... Toute une lignée peut donc devenir aliénée par la perte d'amour qui a eu lieu à l'endroit du traumatisme. C'est donc trop de lien, une charge réparatrice impossible, mais en même temps, à la base, pas assez de lien puisque cela vient d'un manque d'amour porté à l'enfant. Ainsi, je crois que les deux coexistent en fait dans toute pathologie, mais dans l'ordre chronologique par lequel tout commence à la base par une perte de lien d'amour qui va induire d'un côté ou de l'autre une demande trop forte de lien. Ainsi, à un certain niveau de la généalogie, suite à un traumatisme, une perte d'amour la plupart du temps, un parent va être incapable de transmettre de l'amour à ses enfants parce que lui-même est resté en demande de cet amour. Son enfant va alors, pour s'assurer l'amour de son parent, tenter de redonner à celle-ci ou celui-ci l'amour qui lui manque. C'est le point de départ de l'inversion du courant d'amour dans le lien : au lieu que l'amour du parent se déverse sur l'enfant, c'est l'amour de l'enfant qui tente de se déverser sur le parent et ceci quelque soit le type de parent. Même envers un parent sadique, maltraitant, abandonnique, abominable, l'amour de l'enfant continuera à se déverser, cet amour accompagné évidemment par la haine et l'agressivité provoquée par la frustration qui en découle : c'est une question de survie pour l'enfant d'aimer son parent. Didier Dumasa bien montré comment on doit idéaliser coûte que coûte ses parents sous peine de mourir ou d'être détruit, il évoque cela à partir d'un cas de Piera Aulagnier, (2) celui d'une mère empoisonneuse de sa fille. Quand je parle d'amour, je parle d'amour donné, d'attention, de prise en compte et de respect de l'autre dans son existence et dans son devenir, ce dont on ne peut être capable que si on peut suffisamment s'en porter à soi-même. Dans le cas contraire, au lieu d'être dans le don d'amour, on est alors plutôt dans la demande d'amour consciente ou inconsciente. Cela provoque alors ce que l'on peut retrouver dans les travaux d'Imre Hermann et John Bowlby à propos de l'agrippement et de l'attachement: tout comme le petit singe se cramponne à sa mère, l'enfant se cramponnerait psychiquement à son parent pour ne pas tomber. L’homme, à la base, est un primate qui ne se cramponne pas, d'ailleurs la mère humaine n'a plus les poils pour qu'il s'y accroche, et il est plus comme le petit chat dans la gueule de sa mère, que comme un petit singe qui se cramponne à sa mère. Dans la notion winnicotienne de dépendance absolue de la toute première période, in utéro et après la naissance, l'enfant est effectivement comme un petit chat dans la gueule de sa mère. Il ne se cramponne pas, il est tenu, pas assez ou pas du tout et parfois il est mordu voire croqué par sa mère, comme les mères crocodiles qui mangent parfois leurs petits. C'est ce fameux holding, ce portage, ce que Françoise Dolto appelait la sécurité de base, qui va faire défaut quand le trauma du parent n'a pas pu être surmonté ou bien quand ce parent n'a pas eu assez d'amour lui-même dans son enfance pour pouvoir en donner. Comme le montrent Imre Hermann, l'instinct de cramponnement, ou chez Bowlby, l'attachement, surgissent quand l'environnement va faire défaut au-delà d'une frustration normale. Se cramponner au parent pour un enfant, c'est tenter de lui donner l'amour qui a manqué à celui-ci afin de n'être pas soi-même « lâché ». On vous tient, on vous lâche, vous vous cramponnez et le bébé a ce réflexe dans son corps puisqu'il pourrait presque se tenir en agrippant le doigt d'un adulte. Prenez n'importe quel bébé, vous le savez, on met son doigt dans ses mains, ou dans ses pieds, et il cramponne, il attache.

La question de l’amour et du lien chez Freud

Aussi les pathologies du lien, sont des pathologies de perte d'amour dans le lien et je ne parle pas d'une perte de lien, car le lien est là de toutes les façons. C'est bien pour cette raison que l'on parle plus maintenant de pathologies limites, celles qui engagent le lien, que de névrose et d'ailleurs, je pense que c’était déjà le cas la névrose à l’époque de Freud. Si vous prenez le cas de Dora, le premier des cinq psychanalyses, un cas d'hystérie, on peut tout à fait le reprendre à partir d'une pathologie du lien dans le sens où cette jeune fille est principalement en manque d'amour de sa mère et que c'est, à mon avis, pourquoi Freud passe à côté de la solution, parmi d'autres choses.

Le fait que l'amour ne soit pas un terme psychanalytique tient en fait, à mon avis, aux fantômes de Freud. En effet, alors que ce sera l’inverse chez Winnicott, Freud va occulter cette notion dans la relation précoce d'attachement à sa mère et ce pour une bonne raison : il a lui-même une mère qui perd un frère, Julius, son oncle maternel et un fils, Julius, son frère cadet, à un mois d'intervalle alors que Freud est âgé de deux ans. A partir de ses deux ans, Freud n'aura plus jamais la même mère, cette mère, ce que disent les biographes, qui sera à jamais incapable d'avoir de la compassion pour les autres. Aussi, il est impossible pour lui de reconnaître qu'il a une mère bloquée dans sa capacité d'amour car, un enfant ayant absolument besoin d’avoir une bonne mère idéale, Freud ne peut penser que sa mère ait retiré sa capacité d’amour envers lui à cause de la mort des Julius. C'était impensable pour lui et un siècle de psychanalyse ne pourra le penser à sa suite. Freud dans son auto-analyse ne parlera que des « méchants souhaits envers son frère » sans jamais évoquer la catastrophe émotionnelle qu'a vécu sa mère vis-à-vis de la mort simultanée de ce frère et de cet oncle. A mon avis, l'une des raisons qui a fait que le terme d'amour a été mis hors du champ de la psychanalyse freudienne réside dans le fait que la question de la mort articulée à la spiritualité a été occultée chez lui à la différence de Jung. On le voit très bien avec d'un côté l'analyse du petit Hans dans les cinq psychanalyses de Freud, dans laquelle Freud prend les considérations de Hans sur la mort, comme des inepties infantiles tandis que Jung, quand il parle de sa fille Agathli et des pensées qu'elle a sur la mort et la réincarnation, défend les positions de sa fille en faisant remarquer qu'une bonne partie du monde croit en la réincarnation et que cela doit être respecté chez l'enfant.

Je voudrais terminer cet article par ce que j'avais commencé à évoquer, c'est-à-dire la conception chinoise en ce qui concerne le lien. La maladie serait ainsi pour la médecine chinoise traditionnelle une perte de lien, ce que j'ai tenté de vous montrer avec la psychanalyse transgénérationnelle et avec la pensée amérindienne. Cela peut se concevoir comme un manque de lien au chi, au souffle universel, à l'harmonie universelle, par le fait qu'il y a un trop peu ou un trop plein de chi dans les méridiens du corps malade, le chi personnel étant normalement relié à celui de l'univers. Le principe de guérison est alors de refaire circuler le chi bloqué dans le corps afin que les canaux d'énergie soient à nouveau pénétrés par le chi universel. Le taoïste est quelqu'un qui ne cesse de tenter de se reconnecter à sa source, il fait retour et dans son laisser faire, il ne tient qu'à une chose, comme dit Lao Tseu dans le Tao te King, « moi seul je diffère des autres hommes parce que je tiens à téter ma mère », la mère étant le tao, la source universelle à laquelle il importe d'être relié.

Pour finir sur ce thème du lien, je voudrais vous citer un extrait du très beau discours du chef indien Seattle, discours prononcé en 1854 aux Etats Unis devant l'assemblée des tribus. Je le cite :

Nous le savons, la terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre. Nous le savons : toutes choses sont liées comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses sont liées. Toutes choses sont liées. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. L'homme n'a pas tissé la toile de la vie, il n'est qu'un fil de tissu. Tout ce qu'il fait à la toile, il le fait à lui-même.

(1) Isabelle Stengers et Tobie Nathan, Médecins et sorciers, les empêcheurs de tourner en rond, 1995
(2) Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation, PUF

Bibliographie

L'auteur

Bruno Clavier

Bruno Clavier

Psychanalyste et psychologue

Auteur du livre les "fantômes familiaux" (janvier 2013) et du livre les "fantôme de l'analyste" (février 2017) aux éditions Payot.