Un témoignage de Françoise Arnold publié le 05 mai 2021

En 1975, Marie Cardinal a écrit "Les Mots pour le dire" qui était le récit de sa psychanalyse. C’est, à ma connaissance, la première fois qu’une thérapie se racontait de l’intérieur, de manière précise et simplement. Dans ma culture familiale, seuls les fous consultaient les médecins de l’âme et quand j’ai découvert ce livre, à l’adolescence, je l’ai lu avec beaucoup plus d’intérêt que les Cinq leçons sur la psychanalyse de Freud, qui était pourtant au programme de ma classe de Terminale.

Je n’ai pas beaucoup changé, au moins de ce point de vue, les témoignages et les récits personnels sont toujours pour moi une grande valeur d’enseignement, pour peu qu’ils se décollent du déballage émotionnel et du strict enchaînement des faits, pour prendre du recul sur ce qui se passe. Dans cette « bonne » distance, le récit personnel est un écran sur lequel chacun peut se projeter et mieux capter son ressenti. Le rôle social des écrivains est sans doute là, dans leur capacité à attraper dans leurs filets les mots justes, ceux qui savent apaiser les émotions en les faisant sortir du malaise de l’indéterminé et de l’illégitimité. Ce goût pour l’autofiction, le terme bizarre qui lui est actuellement consacré, et qui indique malgré tout un cadre plus large que « roman autobiographique », me semble bien partagé par mes contemporains, si j’en crois le succès des ouvrages d’Emmanuel Carrère, Delphine de Vigan ou Camille de Tolédano. On pourrait sans doute y ajouter les émissions de téléréalité. Je me dis que cela correspond à une société qui aspire à davantage d’horizontalité, de démocratie participative, de sociocratie (1).

C’est avec cet arrière-plan qu’un jour, écrire le récit de ma propre « cure psychogénéalogique » s’est imposé – et m’a fait comprendre que je n’en avais pas fini avec l’écriture, moi qui fus longtemps écrivaine et cinéaste, après avoir été architecte et avant de devenir thérapeute. L’acte créatif est ainsi fait qu’il s’agit d’une force qui nous dépasse, et c’est quand il s’exprime ainsi qu’il a le plus de chance d’atteindre sa nature véritable, lorsque celui qui écrit n’est fondamentalement qu’un canal. Sauf erreur, mes Mémoires souterraines constituent ainsi le premier récit détaillé de ce qui se passe en psychogénéalogie. Les traumas de l’arbre m’ayant conduite à prendre conscience de mon propre trauma, le dernier tiers du récit explore également les ressources de la mémoire cellulaire et de l’EMDR. Et il m’a paru finalement pertinent de demander à Emmanuel Contamin, psychiatre et superviseur EMDR-Europe, auteur d’un ouvrage de référence (2), de préfacer mon livre. Son texte comporte une part élogieuse (c’est un peu ce que l’on en attend…), mais également des réserves qui m’ont paru intéressantes pour faire sortir la psychogénéalogie et le transgénérationnel de leur isolement.

Les mots et les images

Je ne vais pas, dans ce texte, résumer le livre mais partager quelques réflexions. J’ai l’impression que comprendre toujours un peu plus loin ce qui se passe dans les arbres est un programme de longue haleine qui va m’occuper encore longtemps. Plus cela avance, plus j’ai l’impression d’y chercher le secret de la vie. Alors, sans doute, écrire me permet à chaque fois de marquer une étape. Les lecteurs de Généasens connaissent de toutes façons vraisemblablement tout du principe de lecture des arbres. Ils connaissent ou se souviennent de leur stupéfaction de débutants devant l’apparition des multiples répétitions ou coïncidences. Elles clignotent comme des signaux et tracent le passage des fantômes, ces émotions de nos ancêtres qui voyagent bien au chaud dans leur bulle irradiante, d’inconscient en inconscient, à travers le temps et l’espace.

En publiant Les Mémoires souterraines, j’ai bien conscience d’exposer ma vie privée et de ne pas réellement prendre la mesure des effets pervers possibles, du danger mais ce n’est pas une première pour moi. J’ai par le passé réalisé deux films sur ma famille : l’un en 2005, Le Temps de la brèche (3), au moment du décès de mon père, où je questionnais les membres de ma famille à propos de leurs croyances sur l’après-mort; l’autre, écrit en 2011 et achevé cinq ans plus tard, la Renarde (4) était une tentative « sauvage » de psychogénéalogie – sauvage parce que je n’avais alors pour seul bagage qu’Aïe, mes aïeux ! d'Anne Ancelin SCHÜTZENBERGER et Comment paye-t-on les fautes de ses ancêtres ? de Nina CANAULT. J’avais cru en être quitte, ce film m’a fait au contraire plonger dans l’étude de mon arbre.

J’avais alors, après avoir écrit le texte, eu besoin de le mettre en relation avec des images. Des mots, puis des images. C’est ainsi que l’on avance à rebours dans la psyché de l’enfant. À l’époque, ce qui me venait était surtout que les images permettaient de dire ce qui ne pouvait pas être exprimé par les mots, ce qui n’était pas autorisé à être exprimé. Avec l’EMDR, j’ai pu aussi retrouver les images-sensations des premiers mois de la vie. Faire un film, écrire, c’est aussi parce que l’art est ce que les hommes ou les Dieux ont fait de mieux pour créer de la résilience, bien avant que le mot ne fasse son apparition. Mais ce qui est sûr, c’est que cela ne marche pas. Cela apaise mais ne guérit pas. Or, c’est le véritable enjeu. On consulte parce qu’on ne peut plus s’accommoder de sa souffrance, ce qui paradoxalement veut dire que l’on va mieux : nous sommes capables d’imaginer que « cela » ( soi, la vie) peut être différent. Au vu de mon expérience, c’est possible. Il s’agit de chercher au bon endroit avec la bonne méthode et le « transgé », c’est ce qui reste quand on a traité les conflits intra-psychiques qui depuis Freud sont le lot des analystes.

Je connais bien. Quand j’ai commencé, j’avais derrière moi un parcours thérapeutique de vingt-cinq ans sous des formes différentes. Il avait rendu beaucoup de choses possibles mais un noyau dur de tensions et de limitations incompréhensibles demeurait – bien sûr, on ne peut pas tout avoir et une partie du chemin intérieur que nous avons à parcourir consiste à l’accepter. Puis, au début de la cinquantaine, selon le grand principe des répétitions et des dates dormantes, celles qui attendent leur heure pour s’activer, une crise inattendue a rendu indispensable d’aller encore voir plus loin et de plonger dans ce transgénérationnel qui me faisait de l’œil sans que je l’ai compris depuis longtemps.

Psycho et anthropologie

Ces films antérieurs, quand les mots devaient s’appuyer sur des images pour en grande partie s’y cacher, me permettent de mesurer la progression dans le grand public des thèmes transgénérationnels et de la psychogénéalogie. Lorsque La Renarde, qui était un webdocumentaire diffusé en épisodes sur Internet, était en voie d’achèvement, en 2015, il a été question de mettre en place un partenariat avec un magazine spécialisé. Mais le rédacteur en chef a trouvé que la généalogie « ça faisait vieux ». Aujourd’hui, je vois les rayons de la FNAC très bien achalandés en ouvrages sur le sujet. Dans le réel, j’ai bien le sentiment que cet intérêt est un leurre. Les émissions de radio sur le sujet sont quasi-inexistantes ; la télévision l’a ignoré jusque-là et de toutes façons il y a fort à parier que lorsque cela viendra, le thème sera abordé sur le mode sensationnel. Sur un autre plan, il est aussi fréquent que des personnes que je reçois pour la première fois m’annoncent être déjà en thérapie et que leur thérapeute est d’accord pour la démarche – je suppose qu’elle est considérée comme un petit complément qui ne mange pas de pain. Je me souviens au contraire de la colère de l’analyste avec lequel j’ai fait un bout de chemin important au moment de la trentaine. J’avais fait une séance d’hypnose sans lui en parler. Pour lui, au-delà du passage à l’acte, je menais deux thérapies en même temps et ce n’était pas possible. Je n’avais pas vu le problème avant, mais j’ai trouvé qu’il avait raison – et cessé d’aller le voir. On va dire que les temps ont changé.

Aujourd’hui, considérer la construction d’une personne en relation avec ses liens intimes me paraît quelque chose de fondamental, d’élémentaire même, qui devrait faire partie de toute formation « psy ». Cela ne me paraît pas bien compliqué de reprendre le dispositif des génogrammes et des génosociogrammes – pourquoi avoir inventé des mots aussi tortueux ! – mis au point par Anne Ancelin Schützenberger, en remontant simplement jusqu’aux arrières-grands-parents comme elle le faisait. À ce stade, les récits familiaux existent, les pièces administratives, état-civil ou autres, sont le plus souvent facilement accessibles. Les répétitions de structure sont très lisibles: divorce, décès, métiers, dates anniversaires, séjours en hôpital psychiatrique ou en prison, etc. La psycho contenue dans le mot de psychogénéalogie permet de repérer tout de suite les ravages que fait par exemple le grand-père tripoteur sur la psyché. Ou de déconstruire les récits familiaux absurdes: il suffit généralement de demander à la personne ce qu’elle penserait si on venait lui raconter une telle histoire.

Confronter l’arbre à l’histoire, celle que l’écrivain Georges Perec appelait « l’histoire avec sa grande hache », donne aussi des informations sur la structure psychique d’une personne. Les ravages des guerres vont bien plus loin que les traumatismes des décès ou des viols puisqu’elles créent des enfants qui grandissent sans père. Elles donnent aussi à comprendre les espacements dans la fratrie autrement qu’en terme de fausses couches, d’avortements ou de mésententes. Je me dis aussi qu’il va falloir que je me décide à retrouver les cartes anthropologiques mises au point par Emmanuel Todd il y a quarante ans. Il a identifié quatre types de fonctionnement des cellules familiales5 en fonction des variables suivantes : soit l’héritage est partagé entre les enfants, soit il va à l’aîné. Soit les enfants mariés restent vivre dans la cellule familiale, soit ils vont fonder leur propre foyer. Ce conditionnement familial indique les rapports à l’autorité et la liberté. Ce qui est aussi très intéressant c’est que l’étude de ces variables montre l’existence de différents socles culturels dans un même pays, certains se déploient en nappes sur un territoire, d’autres des poches. À chaque fois, bien sûr, il faut voir si cela parle au patient/consultant - je ne sais toujours pas comment nommer les personnes qui viennent me voir.

Au delà du psycho de psychogénéalogie

Cependant, même si on n’est pas trop de deux pour identifier et décoder les informations d’un arbre, notre compétence spécifique de thérapeute transgénérationnel commence véritablement au-delà, dans la capacité à utiliser certains outils pour faire remonter les mémoires profondes, les mettre en relation avec l’arbre de la personne et ce qu’elle vit. Ces outils n’ont plus rien à voir avec la psycho de psychogénéalogie. C’est-à-dire que nous avons fait le chemin inverse d’Anne Ancelin Schützenberger : sa pratique était le psychodrame, et elle a eu besoin de l’« outil arbre » pour comprendre ce qui affleurait. Les répétitions de l’arbre sont les signaux des fantômes, mais il y a aussi des arbres lisses, sans aspérités apparentes, où tout semble calme. L’énergie qui circule en dessous, celle des fantômes, n’est pas évidente. Elle peut venir de très loin; il se peut que la problématique se cache lorsque la lignée passe aux mains de l’autre sexe, celui qui n’est pas concerné. Parfois, des parcours personnels d’ancêtres semblent avoir accompli une réparation, mais celle-ci n’est pas stable dans le temps. Une génération ou deux est épargnée, et puis cela revient.

J’avais un de ces arbres lisses et j’ai déployé une certaine opiniâtreté à vouloir du changement. Je crois maintenant constituer à moi seule une sorte de catalogue des différentes techniques capables de faire remonter ces mémoires profondes : visualisations chamaniques; psychophanies; constellations; rêve ou rêve éveillé; lapsus graphiques; bio-résonnance cellulaire; décodage biologique; psychodrame; langage des oiseaux; bonhommes allumettes; techniques Gestalt; etc. Il y a aussi toutes les méthodes que j’ai expérimentées et qui n’ont pas marché sur moi, comme l’hypnose. Jodorowski dit que dans un travail analytique, fondé sur la parole, on apprend à l’inconscient à parler la langue du conscient et qu’avec la démarche transgénérationnelle c’est l’inverse, on apprend à parler la langue de l’inconscient. Je trouve que c’est bien vu. Ce qui est sûr, c’est que l’inconscient fonctionne de manière littérale, au premier degré, comme un petit enfant. C’est nous qui nous efforçons de créer des symboliques ensuite, pour ne pas devenir fou.

Sans ces outils, je n’aurais jamais appris qu’une part de mes ancêtres étaient des escrocs, qui empêchaient toute fructification de mon travail; ni qu’une décapitation durant la révolution française avait mis en crise le masculin et affectait mes relations de couple - la clé œdipienne avancée par mon premier analyste et celle, transgénérationnelle, du syndrome du prince charmant avaient leur part, mais elles s’étaient surtout comme coagulées sur ce trauma-là : celui de la honte sociale née de la décapitation, renforcé par l’opprobre d’avoir été politiquement du mauvais bord. Il avait conduit les hommes des deux générations suivantes à se « cacher », à ne plus s’affirmer socialement. La mise à nu de cette histoire très ancienne m’a fait regarder d’un œil différent les impasses de mes relations amoureuses – et ma vie a changé, j’ai attiré d’autres rencontres. Il y a eu aussi la révélation des très nombreuses relations d’inceste dans l’arbre, qui m’a orientée vers mes propres traumas oubliés – c’est ainsi, je fais partie des 40% d’enfants abusés (6), encore que ce ne soit pas ce qui ait pesé le plus lourd dans mon histoire. J’avais en tout cas totalement refoulé les souvenirs traumatiques, il ne m’en restait en apparence que des angoisses profondes, sans que je puisse faire le lien.

La répétition et le trauma

Construire l’arbre m’a donné un profond sentiment d’ancrage, de liens retrouvés, d’appropriation de mon histoire, qui m’a nourri émotionnellement. Mais cela m’a aussi fait passer quelques saisons en enfer. Indéniablement, on ouvre la boite de Pandore, les émotions et les énergies négatives refoulées se déchaînent. Je vois maintenant l’arbre comme une cartographie de son inconscient. On le met à distance, on le contemple, je vois quelque chose monter, qui n’est pas toujours de l’ordre du partageable, chez les personnes que j’accompagne. La psychologie en tant qu’art de se comprendre et de comprendre les autres, les pulsions de morts, complexes de castration et plus généralement tout ce qui constitue la grille de lecture psychanalytique ne nous sont pas d’une grande utilité. En travaillant sur les arbres, on est dans le domaine du trauma et du traumatisme. Le trauma, l’événement ; le traumatisme, ses conséquences. Freud s’y est peu intéressé, ou plutôt il s’en est rapidement détourné. Cela a été la spécialité de son disciple désavoué et longtemps oublié, Sándor Ferenczi. Un peu plus tôt, le thème des répétitions s’était déjà signalé comme un signifiant à part entière : Pierre Janet, qui comme Freud avait été formé par Charcot à la Salpétrière en travaillant sur les hystériques, avait écrit8 : Si un homme ne se souvient pas, il répète sans savoir qu’il répète et à la fin nous comprenons que c’est sa façon de se souvenir. Ou encore : La répétition correspond à des tentatives d’appropriation, de symbolisation de la mémoire traumatique, de la tentative de transformation en mémoire biographique, même si elle signe en même temps son échec. Pierre Janet décrit un phénomène à l’échelle des individus. Or l’arbre n’est pas uniquement la somme des individus qui le composent, il se comporte comme un organisme, quelque chose qui nous dépasse en tant que personne autonome. Les ancêtres ont échoué à transformer le trauma en mémoire biographique, ils nous transmettent la charge de faire à notre tour des tentatives et cela dure jusqu’à ce que quelqu’un réussisse. J’ai pu voir que le mot d’ordre du fantôme s’épuisait au bout de six-sept générations mais qu’il se réactivait tout prés de nous – sans que nous ne réussissions pendant longtemps à le voir, l’identifier tout en haut de l’arbre est moins violent. Tout comme la première séance en analyse, tout y est. Les informations essentielles nous viennent au début mais nous ne les voyons pas. Les émanations faiblissent, pas la puissance du trauma. Les répétitions sont des bouteilles à la mer lancée à l’intention des descendants.

Abolir le temps

Comme pour le petit enfant, l’espace-temps n’existe pas dans un arbre. Pour revenir à un ancrage que nous propose la psychanalyse, nous sommes dans la sphère de l’originaire décrite par Piera Aulagnier, un état où l’inconscient du petit enfant est totalement confondu avec celui de ses parents, voire simplement des personnes qu’il côtoie. L’espace, on savait que cela pouvait facilement être aboli. Toutes nos technologies modernes nous l’ont bien montré, même si cela ne nous laisse pas tranquille. La première question que l’on entend souvent poser dans un téléphone portable c’est : Salut, t’es où ? Où est le corps ? Ses besoins et ses limites sont très concrets. Abolir le temps, cela paraissait en revanche impossible, même si c’est un très ancien rêve de l’humanité. Les livres des morts tibétain ou égyptien, la mythologie grecque, jusqu’aux récits contemporains de science-fiction et de fantastique le montrent.

Dans l’arbre, on voit bien que l’année ne compte pas. Seuls comptent le jour et le mois, ce qui est cyclique et non-linéaire. L’association jour/mois fonctionne comme des prénoms. Des scènes se rejouent dans des espaces-temps parfois très éloignés les uns des autres et qui ne font qu’un. Françoise Dolto racontait comment deux voix distinctes étaient sorties d’un enfant pour retranscrire une scène conflictuelle qui avait eu lieu au-dessus de son berceau aux premiers jours de sa vie. Cela se passe aussi avec des évènements ayant eu lieu plusieurs générations plus tôt, bien plus haut dans l’arbre. Je vois aussi apparaître dans les arbres des répétitions qui prennent racine avant l’événement. Une date est là et fait déjà sens, l’événement aura lieu plus tard. En effet, dans le fond, pourquoi est ce que cela ne marcherait pas dans les deux sens ? Dans le sens de la préscience ?

Le hasard selon Jung et les Chinois

L’autre compagnon de route du travail sur l’arbre, c’est le hasard. Les coïncidences se multiplient, des lettres apparaissent, des personnes se manifestent, toutes viennent à point nommé nous éclairer. La manière dont on reçoit le hasard oscille entre le sentiment d’une étrangeté qui ne veut rien dire et ce n’est pas la peine de se creuser la tête, et la fascination pour ces signes que la vie nous envoie. L’écriture chinoise figure le hasard en tant qu’association d’évènements qui n’ont rien à voir. C’est bien de cela fondamentalement qu’il s’agit : deux évènements de nature différente et sans relation de cause à effet sont mis en relation et cela fait sens pour nous – au moins parce que cela nous impressionne. Jung s’est intéressé au hasard après qu’un scarabée soit venu heurter la vitre de la fenêtre pendant que son patient parlait justement de scarabée. Cette coïncidence, cette irruption de l’irrationnel, avait permis de court-circuiter le mental et généré une progression décisive de la cure. C’est aussi une technique que j’ai vu utiliser dans le montage de films, lorsque les associations de séquences ne marchent pas, que l’on n’arrive pas à exprimer de manière fluide ce que l’on veut dire ; on les brasse et on voit ce que ça donne. Cela permet de penser différemment. Cela fonctionne parfois, mais ce n’est pas cela que nous mettons en jeu dans le travail sur les arbres. Le travail sur l’arbre apprend à devenir assez tranquille avec le hasard. On prend sans résistance les informations qu’il nous apporte. Il y en a beaucoup plus qu’on ne croit. En fait, il n’y en a partout et tout le temps, au point qu’il est intéressant de porter une attention fine à la manière dont les choses s’organisent dans notre vie, dans le concret de l’enchaînement des évènements. Des situations là encore se rejouent en permanence. À un certain niveau, encore une fois, l’espace-temps n’existe pas.

Je tiens maintenant le hasard pour l’émergence de l’ordre véritable du monde, l‘expression du règne de la loi de l’attraction et de l’analogie, plutôt que celle de la cause à effet mécaniste. Le hasard, ce n’est pas l’absence de sens. C’est un sens fondé sur le « qui se ressemble » et cela reflète le fonctionnement de l’inconscient, qui associe et fait glisser les images et les significations. La loi d’attraction, je la vois maintenant partout à l’œuvre, y compris dans la démarche de mes patients quand il s’agit de choisir leur thérapeute. Parfois, c’est d’ordre purement affectif, parce que j’ai le même prénom que, par exemple, leur grand-mère très aimée et que cela rassure, indique un chemin ; toujours, c’est parce que nos histoires sont en résonnance quand bien même rien ne l’indique a priori. C’est ainsi que, née en Algérie, je reçois un nombre significatif de personnes en lien avec ce pays. Mon nom de famille et ma présentation ne donnent pourtant aucune indication en ce sens. De la même manière, je me suis mise à attendre le moment où les dates les plus importantes de ma vie ou de mon arbre vont apparaître dans le leur. Je sais que leur place sera signifiante. Elle l’est en général tellement clairement qu’il n’est pas nécessaire de l’interpréter. Mes dates personnelles ne sont pas là en tant que dates personnelles, elles sont là en tant que dates liées à la problématique de la personne que j’accompagne. C’est aussi parce que la loi d’attraction s’est mise en mouvement que mon « style » est apte à les aider.

Où il est question d'énergétique

Parce que, dans le « transgé » qu’est ce qui soigne finalement ? Ce n’est pas bien sûr la connaissance en soi, même si l’émotion qu’elle nous procure fait que quelque chose « cristallise ». On ne peut pas dire non plus que ce soit le transfert comme dans une thérapie par la parole. On ne se retrouve pas enfant, à l’âge du trauma, à prendre le thérapeute pour son parent tel qu’il était à ce moment-là. Mais, en construisant et en interprétant l’arbre avec le concours des outils d’exploration de l’inconscient, on est bien dans une dynamique d’alliance thérapeutique.

Soigner son arbre, c’est-à-dire les traumas de ses ancêtres, est d’ordre énergétique. L’énergétique, c’est ce que j’ai finalement eu le plus de difficultés à faire entrer dans mon système de compréhension de l’arbre. J’étais tout à fait ouverte à la dimension que j’appellerai une dernière fois irrationnelle, et également tout à fait méfiante devant tout ce qui a trait à la crédulité, la mièvrerie et la suspicion de manipulation – j’aime beaucoup en revanche la naïveté. Je n’ai pas pu cheminer dans le transgénérationnel en me disant « c’est comme ça et cela ne sert à rien de chercher à comprendre ». Dans la physique classique, le terme d’énergie est bien connu. Il s’agit du monde des kilojoules, du « rien ne se crée ni ne se perd, tout se transforme », un monde rationnel et intégré dans notre culture collective. L’énergétique dont j’entendais parler, je voyais bien qu’il s’agissait globalement de la même chose mais je ne comprenais pas pourquoi il avait fallu inventer un autre mot. In fine, il désigne la science des manifestations de l’énergie, et non pas l’énergie en elle-même. L’énergie est à la base de tout ce qui est manifesté, puisque les atomes ne se touchent pas physiquement, ils sont liés par une force électromagnétique. La vie d’un homme se déroule sur quatre plans : le plan spirituel (l’esprit) ; le psychologique (l’âme) ; le physique (le corps) ; l’éthérique (électromagnétique) par lequel passe l’énergie. Se soigner par l’énergie est la plus vieille médecine du monde. Le temps et l’espace n’existent pas. Nous y revoilà.

Globalement, l’arbre est un organisme qui cherche au minimum à survivre, parfois à élever son niveau spirituel. La logique fondamentale des arbres, celle qui fait tenir ses membres ensemble, c’est la loyauté et il s’agit dans un premier temps de casser ce lien qui nous relie à eux, avec discernement. Il s’agit de leur dire en quelque sorte : j’entends, mais toi c’est toi et moi c’est moi. L’énergétique passe par l’intention, c’est ce qui passe aussi dans la prière. Faire son arbre, entrer en intimité avec les dynamiques de ses ancêtres, leur porter de l’attention en somme et leur consacrer du temps est une démarche fondée sur l’énergétique. Poser un acte dans le réel est ensuite nécessaire pour signifier que l’on se sépare et que l’on répare symboliquement. Poser un acte pour affirmer que nous sommes dans la vie et qu’ils sont morts. Cela passe par un petit dispositif concret : une bougie, une photo, un objet, organisés ensemble d’une certaine façon. Une bougie, pour apporter de la lumière. Un objet parce que la forme concentre l’énergie. Une photo, quand on en a, pour évoquer l’âme de la personne, avec son nom et ses deux dates fondamentales, aux deux bouts de la chaîne, la naissance et la mort. C’est ce que font toutes les traditions depuis la nuit des temps. Avec l’énergétique, on se tient à la lisière de l’ésotérisme et sauf cas particulier nous ne sommes pas des chamans. Respecter les dispositifs à la lettre, ne pas innover et ne pas se tromper comme je l’ai fait – j’en ai alors mesuré la réalité et la puissance. Je constate que comme moi, tous les thérapeutes en transgénérationnel sont ouverts à la dimension spirituelle. Clarifier toujours davantage son positionnement intérieur est un garde-fou, pour son propre équilibre et pour les personnes que l’on accompagne.

Soigner son propre trauma, c’est une autre paire de manche, bien plus difficile. Il est possible que travailler son arbre soit une manière délicate d’apprivoiser son inconscient, cet ami qui nous veut du bien et nous protège de révélations trop douloureuses, une manière d’approcher à pas de loup ses propres traumas. J’ai soigné les miens par la bio-résonnance cellulaire, puis par les techniques qui mettent en jeu les neurosciences : non pas la chimie du cerveau mais son fonctionnement, le cerveau en tant qu’organe qui a un haut et un bas, une droite et une gauche. J’ai fait de l’EMDR, ce que je raconte aussi dans le livre à partir des notes prises à la fin de chaque séance, durant un an. Puis plus tard, lorsque j’ai ouvert un autre « dossier », encore plus très archaïque, du Brainspotting, qui est un dérivé, encore mal connu mais peut-être encore plus puissant. L’année suivante a été consacrée à informer le corps des changements, à le remodeler énergétiquement par des massages inspirés du Reiki. J’ai vu mon corps changer, des postures de yoga devenir faciles ou simplement possibles ; je suis devenue capable de monter sur une chaise et même d’emprunter des chemins en montagne un peu en à-pic sans devoir terminer en rampant. J’ai cessé aussi de contrôler intensément mon environnement et perdu beaucoup de la mémoire d’éléphant qui fascinait mon entourage. Ce n’est pas ce que je préfère mais il faut que je m’y fasse !

Réenchanter le monde

Toutes ces techniques d’investigation de l’inconscient et de soins par l’énergie ont ceci de particulier, au-delà de leur dimension narcissique évidente, c’est qu’elles réenchantent le monde. Ce sont des moments intenses, où nous sommes parfaitement présents. La part du merveilleux, associée au hasard nous emporte au-delà de la sécheresse de notre monde contemporain, de sa marchandisation des corps et des âmes, de l’enserrement des procédures et des mots de passe invalidés. Le hasard, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas prétendre à maîtriser et c’est comme un fardeau que l’on dépose. En travaillant sur nos mémoires ancestrales, nous arpentons ce monde où le temps et l’espace n’existent pas et paradoxalement cela nous permet, à un autre niveau, de nous ré-ancrer dans le temps et dans l’espace. Nous, les Modernes, avons coupés nos liens à notre territoire et notre parentèle, et nous en avons la nostalgie. Je vois dans ce réenchantement la source de l’intérêt porté à la psychogénéalogie.

Ce réenchantement montre bien que le travail sur l’arbre ne peut pas se réduire à soigner la souffrance comme nous le faisons actuellement. Des énergies circulent dans les arbres qui sont aussi des énergies positives. Le fait que nous soyons en vie montre que la part positive est dominante. Individuellement, nous sommes reconnaissants à nos ancêtres de nous avoir permis de venir au monde, même quand la perception de cette reconnaissance est ténue. Lorsqu’un arbre est trop sombre, la lignée disparaît. Ou bien elle déploie des stratégies de régénération. L’étude des arbres raconte tout cela, mais elle ne dit rien de l’humour, du talent, des dons, de la richesse de notre imaginaire. Sans travail, un don n’est rien qu’une sale manie, chantait Brassens. Certes. L’arbre nous apprend a posteriori pourquoi une personne hérite de la prédisposition à la musique ou au magnétisme de l’arrière-grand-père, alors même qu’elle est née, par exemple, dans une famille de comptables ; l’énergétique raconte la manière dont le talent ou le don peuvent circuler ; mais au final nous ne savons rien de leur nature intrinsèque. J’ai croisé cela brièvement dans mon exploration de l’arbre : j’ai depuis enfant le don du dessin, ou peut-être simplement fais-je partie de ceux qui n’ont pas cessé de dessiner en entrant dans le moule de l’école. Lorsqu’il est valorisé par la famille, les psychiatres qui travaillent sur le trauma s’accordent à voir le don comme un facteur de résilience et cela a été mon cas. En psychophanie, j’ai contacté la mémoire d’un ancêtre, sept générations au-dessus de moi, qui dessinait en secret pour vivre par procuration son homosexualité. L’aptitude au dessin a perduré chez les descendants, sans que cela soit relié au secret. On dessinait par plaisir. Cela a été très intense pour moi, c’était comme une manière de vivre quand j’étais jeune, je ne pouvais pas écouter sans dessiner par exemple. Puis, avec ma première analyse, l’enjeu a perdu de sa force. Aujourd’hui, je suis quelqu’un qui sait dessiner mais qui ne dessine plus, et qui vit très bien avec. Je pressens que je ne suis pas au bout de cette analyse. J’aimerais bien explorer cela plus avant à l’avenir. Pouvoir situer les arbres aussi dans le positif pour que nous sachions mieux faire les comptes dans ce qui a été transmis.

Notes

  1. Sociocratie : c’est un mode de gouvernance qui fonctionne sur le consentement de chacun et qui est notamment utilisé dans l’habitat participatif.

  2. Emmanuel Contamin, psychiatre et superviseur EMDR-Europe. Guérir de son passé avec l’EMDR et les outils d’auto-soin. Éditions Odile Jacob.

  3. Le temps de la brèche, 52’, disponible en DVD ou visionnable en VOD: http://lesproductionsdueffa.com/catalogue/video/le-temps-de-la-breche

  4. La Renarde. Webdocumentaire initialement diffusé en épisode et sur abonnement, désormais disponible en accès libre : http://larenardelefeuilleton.com

  5. Emmanuel Todd, La Troisième Planète - Structures familiales et système idéologiques, 1983, éditions du Seuil.

  6. 40% d’enfants abusés : c’est le chiffre que j’ai retenu de la lecture de différents ouvrages, cités en bibliographie dans le livre (Muriel Salmona, Bessel Van der Kolk, …).

L'auteur

Françoise Arnold

Françoise Arnold

Psychothérapeute transgénérationnel

En parallèle d'un parcours thérapeutique conséquent, j'ai eu longtemps une vie d'architecte et de cinéaste, qui s'est inexorablement orientée vers les films sur ma famille et la mise à nu de fantômes familiaux. Mais le pouvoir de résilience par l'art a ses limites... qui ont été comblées par la construction et l'analyse de mon arbre généalogique.